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Classiquesen Ligne

TOUS HEUREUX !

L’autre jour, dans la rue, n’étant pas pressé, j’ai regardé l’humanité. Mlle C. montait l’avenue. Comme elle est distinguée ! Il y a sans doute dans la ville quelques dames qui par leur élégance discrète pourraient rivaliser avec elle. Mais la manière dont elle tient son ombrelle est incomparable. Toute son éducation se résume dans ce simple geste qui lui permet d’éviter le plus grand nombre possible de chocs et de frôlements. Si la Vertu avait un parasol, elle le tiendrait comme cela. Et Mlle C. laisse apparaître sur son visage un peu de la légitime satisfaction que lui procure ce sentiment d’être avec évidence une personne très « comme il faut ».

Derrière elle venait un ouvrier plombier. Il était laid et mal bâti, dans des vêtements dont la couleur primitive avait disparu sous la noble crasse du travail. En humectant les deux pointes de sa moustache (avec un peu de salive peut-être), il en avait fait deux aiguilles effilées, bien droites et rigoureusement horizontales. Et à la manière dont il regarda une servante qui revenait du marché, je compris qu’il comptait dans la vie sur le pouvoir de ses pointes assassines.

Plus loin, je rencontrai un gentleman « qui ne se laisserait pas marcher sur le pied ». C’était, du moins, ce que sa mine devait tout de suite apprendre aux imprudents. Ayant les sourcils naturellement froncés, il avait sans doute reconnu un jour, devant la glace, qu’une expression intimidante lui seyait particulièrement bien. Son attitude ne changea rien à mes projets, car je n’avais aucune intention agressive.

J’étais donc tout disposé à plaindre le monsieur ridiculement obèse qui s’approchait. Mais, la distance ayant diminué, je reconnus mon erreur. Obligé par son ventre énorme de marcher la tête en arrière, il avait l’air d’un personnage conscient de son importance et heureux d’occuper une grande place dans le monde.

Une jeune femme qu’emportait une luxueuse automobile sourit à deux amies arrêtées sur le trottoir. Et son sourire, lent à s’effacer, put encore servir à entretenir les espérances du baron S. qui, à l’âge de soixante ans, continue à vouloir faire des conquêtes.

Sur l’autre trottoir, j’aperçus Madeleine, qui sourit constamment, parce qu’un jour quelqu’un a eu le malheur de lui dire qu’elle a un joli sourire.

« Ils sont tous heureux », me disais-je. Moi-même j’étais heureux d’être celui qui observe les autres. Une fois de plus, j’admirai la noble Nature qui entretient ingénieusement chez tous les êtres le goût de la vie. Elle a donné à Jeanne une fossette que ses camarades lui envient, et à Ernest une chevelure épaisse où l’on aime à plonger la main. Des individus qui ne savent ni chanter, ni danser, ni pérorer, parviennent quelquefois à étonner la galerie par la maîtrise avec laquelle ils commandent les mouvements de leur cuir chevelu. Les plus déshérités des hommes se réchauffent le cœur en songeant que leur cause se confond avec celle de la Justice. Et, pour que nous puissions accorder de l’importance à nos petits talents et à nos petites vertus, chacun de nous trouve en lui-même un admirateur plus ou moins discret, mais incontestablement sincère.