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LA FIN DES GUERRES

Il est bien difficile, à notre époque, de ne jamais parler de la guerre. Qu’on me permette donc, exceptionnellement, d’en dire deux mots. Ou plutôt (ce sera moins fatiguant pour moi), je vais reproduire ci-dessous la lettre que vient de m’envoyer M. van Tock, professeur de Bon Sens, à l’Université de Rotterdam :

 

Cher Monsieur Balthasar,

Comme à tout le monde, la guerre m’a suggéré une idée. Soyez assez bon pour la répandre dans le public européen. Voici :

Un grand progrès sera réalisé si, après la conclusion de la paix, toutes les nations obligent leurs Parlements respectifs à voter la loi suivante :

Le service militaire n’est obligatoire que pour les citoyens âgés de quarante-cinq ans au moins.

Ces citoyens-là auront seuls le droit, en cas de guerre, de porter les armes.

Pour défendre mon idée, je me place sur le quintuple terrain du bon sens, du sentiment, de la morale, de l’intérêt général et de la psychologie.

1° Que nous dit notre bon sens ? J’entends le mien formuler cette proposition évidente :

Il est plus naturel de mourir dans la seconde partie de sa vie que dans la première.

Je n’insiste pas, car un axiome se passe de démonstration.

 2° Ne sommes-nous pas tous profondément émus en songeant à ces millions de jeunes gens qui se sont bravement fait tuer avant d’avoir pu jouir de la vie ? Beaucoup d’entre eux étaient des enfants, qui n’avaient pas encore osé embrasser leur bonne amie ; et ils ont eu le courage de se jeter dans les bras de l’affreuse Mort. Et quelle responsabilité ces enfants, qui n’étaient pas même des électeurs, pouvaient-ils avoir dans les fautes commises par les diplomates et les hommes d’État de leur pays ?

Sans doute, l’idée d’envoyer à la guerre des hommes déjà affaiblis par l’âge paraît au premier abord intolérable. Mais vous comprenez bien que ma loi, si elle est votée, aura pour conséquence immédiate l’humanisation de la guerre. On avancera à petites journées. Moins vigoureux, les soldats seront aussi moins exposés. D’ailleurs, des congressistes, réunis à la Haye, comprenant qu’il s’agit d’eux-mêmes, imagineront sûrement des moyens ingénieux pour atténuer l’horreur de la tuerie.

Vous me direz que jamais les fils ne consentiront au sacrifice volontaire des pères. Les pères ne doivent-ils pas consentir, aujourd’hui, au sacrifice de leurs fils ?

Pour faire taire leurs scrupules, les jeunes gens pourront se dire : « Notre tour viendra. »

3° Et puis, si l’on veut bien suivre mon conseil, quelle sera, dans un conflit, la nation victorieuse ? Ce sera celle où il y aura le plus de vieillards sains et vigoureux, celle où l’homme restera vert le plus longtemps. Dans chaque guerre, l’État victorieux sera celui où les citoyens feront preuve de civisme en menant une existence conforme aux règles de la morale et de l’hygiène, en résistant aux tentations du vice. Et ainsi – enfin ! – la vertu sera récompensée.

4° Autre avantage. Pendant que les Aînés défendront la patrie, le travail continuera à l’arrière, dans les champs et dans les fabriques. Il n’y aura pas de chômage, car les bras ne manqueront pas. Et pour remplacer ceux qui mourront au champ d’honneur, les jeunes travailleront au repeuplement du pays.

5° Cher Monsieur Balthasar, les excellents arguments que je viens de vous donner ne sont que du petit faro à côté de celui que j’ai gardé pour la fin. Ma loi rendrait tout simplement la guerre impossible. Écoutez-moi bien. À de rares exceptions près, les hommes âgés de plus de quarante-cinq ans sont des réalistes, des hommes qui ne se paient pas de mots, des hommes qu’on ne fait plus « marcher ». Chez eux, la généreuse insouciance de la vingtième année a fait place à la clairvoyance. Vous les connaissez : Br… ne tient qu’à sa quotidienne partie de cartes. Tr… serait malade s’il devait être privé de son vermouth matinal ou de ses trois bocks vespéraux. Cr… qui a vécu vingt-cinq ans dans le monde de l’Argent, connaît la vraie valeur de la vie. Fr… ne s’intéresse qu’à son eczéma. Et Gr…, le poète épique, qui a si souvent glorifié le mot, s’évanouirait si on le mettait en présence de la chose. C’est incontestable : des diplomates quinquagénaires qui sauraient que leur peau – c’est un des articles essentiels de ma loi – sera la première peau offerte à l’ennemi, trouveraient sans peine une « formule d’entente » empêchant le conflit d’éclater.

Adieu, Balthasar.

van Tock

 

Adieu, van Tock. Parmi les mille objections qu’on pourrait vous faire, je n’en formulerai qu’une : on ne pourrait pas compter, en cas de guerre, sur la parfaite loyauté de tous les gouvernements. Je connais un Premier ministre, que je ne veux pas nommer, qui composerait des régiments entiers, avec de faux vieillards, des vieillards postiches, scandaleusement vigoureux.

Non ! il n’y a rien à faire : il n’y a qu’à pleurer.