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Classiquesen Ligne

UN MONSTRE

Ernest Pache, celui qui fut au collège mon meilleur ami et qui rata son baccalauréat en même temps que moi, est venu me voir, dimanche matin, après un quart de siècle de mutuel oubli. Je m’écriai :

– Comment, c’est toi ?

– Tu l’as dit. Permets-moi de supprimer les effusions réglementaires, car quelqu’un m’attend devant ta porte, dans un taxi. Voici ce qui m’amène. On m’a raconté que tu donnes des Consultations morales. Est-ce vrai ?

– C’est vrai. Le client m’explique les causes de son malaise intime, et je trouve les paroles subtiles et le remède qui ramèneront bientôt le calme dans son esprit. C’est dix francs la demi-heure. J’obtiens la guérison, totale ou partielle, dans le quatre-vingt-quatorze pour cent des cas.

– Excellent ! dit Pache. Guéris-moi.

– Montre-moi ton âme.

Mon ancien camarade eut un mouvement de pudeur, comme si je lui avais proposé quelque chose d’inconvenant.

– … C’est que… elle n’est pas très propre.

– Pache, pour le médecin des âmes, comme pour celui des corps, les mauvaises odeurs n’existent pas. Il n’y a qu’odeurs caractéristiques, symptomatiques.

Pache se décida.

– Voici, dit-il. Je commence à croire que je ne suis pas fait comme tout le monde. Je ne trouve pas en moi, au moment où je devrais les éprouver, les sentiments qui font la noblesse de l’âme humaine. J’ai étudié les livres de nombreux moralistes : ils sont tous d’accord dans l’énumération des caractères qui distinguent l’homme de la brute. Eh bien ! je crains que quelques-uns de ces caractères ne me manquent. Et, puisque la nature produit des veaux à deux têtes, des femmes à trois seins et des enfants qui marchent à quatre pattes, je me demande si, au point de vue moral, je suis peut-être un monstre.

« Je m’explique : mon égoïsme exagéré m’inquiète. Moi qui m’attendris si facilement en lisant de beaux vers, je supporte, avec une insensibilité absolue, le malheur de mes semblables. L’autre jour, en marchant derrière le cercueil d’une tante bien-aimée, je me disais en m’essuyant le front : « Quelle chaleur ! » C’était l’expression exacte et complète de ce que j’éprouvais. (Il devrait y avoir, soit dit en passant, des chapeaux spéciaux pour enterrements d’été.)

« Le fait est là : l’émotion ne se produit pas en moi au moment où elle devrait se produire, comme si mon mécanisme intérieur était faussé. Une fois, en songeant à un mort pour lequel, normalement, j’aurais dû éprouver beaucoup d’amour et de la vénération, je compris que je n’éprouverais aucune joie à le revoir. Son retour m’obligerait à reprendre des habitudes anciennes dont je m’étais débarrassé. Et puis, il y aurait à redéplacer des meubles dans mon appartement. Ma sécheresse de cœur me fit horreur.

« Et, tiens : quand les journaux nous annoncent quelque grand cataclysme qui vient de faire des centaines de victimes, en Chine ou dans la principauté de Monaco, j’entends mon affreux “moi” murmurer : “Je m’en…” »

Le bruit d’un tram m’empêcha d’entendre la fin de la phrase de mon triste client. En dépit de mon silence glacial, il ajouta encore :

« Lorsque, dans la rue, je rattrape une pauvre femme, mal vêtue, qui pousse péniblement une charrette trop lourde, je prends l’allure de quelqu’un qui va sûrement manquer le train s’il ne se dépêche pas.

« D’une manière générale, j’aime mieux que les accidents se produisent quand je ne suis pas là. Enfin, dernier exemple, cet hiver, j’avais une provision suffisante de pommes de terre. Mes voisins du troisième n’avaient pas de pommes de terre… »

J’interrompis Pache brusquement, et, renonçant à mes dix francs, je lui dis :

– Va-t’en ; tu me dégoûtes !