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LE PÉDAGOGUE FACÉTIEUX

Henry Blagafroy est, depuis quinze ans, l’instituteur du charmant petit village de Téry. L’autre jour, il a dû comparaître devant le Conseil municipal de cette localité pour répondre, si possible, à l’accusation extrêmement grave portée contre lui. Le Président n’y alla pas par quatre chemins.

– Monsieur, dit-il à l’instituteur, vous êtes un fou ou un empoisonneur public…

Henry Blagafroy esquissa un geste vague.

– … et je vais le prouver, continua le magistrat indigné. J’ai ouvert dernièrement, tout à fait par hasard, les cahiers d’école que mon gendre, Louis Borel – un de vos anciens élèves –, a conservés. Ces cahiers sont très propres et font, au premier abord, une excellente impression. Mais… heureusement pour nos enfants,… j’ai commencé à en lire un et, ma foi ! j’ai dû poursuivre ma lecture jusqu’au bout. C’était affreux !… Je comprends maintenant pourquoi vous nous aviez demandé l’autorisation d’enseigner sans employer aucun manuel… Voici, d’abord votre Résumé de grammaire. J’y trouve ceci : « Les verbes se divisent en deux grandes classes : les verbes infundibuliformes et les verbes œcuméniques. » C’est ainsi que vous nommez les verbes auxquels les honnêtes gens donnent les noms de transitifs ou d’intransitifs. (Un membre du Conseil municipal, qui entendait ces vocables baroques pour la première fois, se les fit répéter. Il y voyait un sens scatologique. Un de ses collègues le rassura.)

Le Président reprit :

– Au lieu de dire : « pronoms relatifs », vous dites : « pronoms cuspidaux ». Vous n’avez pas craint de parler à vos élèves des adverbes pharamineux et des adverbes trémébonds « dont il ne reste, ajoutez-vous prudemment, aucun exemple dans le français moderne ». Enfin, vous appelez conchoïde ce que j’appelle un hiatus. Et cætera… et cætera. Car j’ai fait mes études à la ville, Monsieur : je m’y connais.

Henry Blagafroy écoutait attentivement. Son visage était celui d’un homme qui n’a rien à se reprocher.

– Passons à la géographie… Vous avez jugé bon, Monsieur, de débarrasser l’île de Java des panthères noires et des serpents qui l’infestent et d’y faire fourmiller « d’arrogantes girafes et des zèbres rapides »… Vous dites qu’entre les îles Galapagos et les îles Marquises les relations sont redevenues amicales depuis que les oiseaux n’y font plus leur guano. Quant aux nombres qui définissent les populations des grandes villes du globe, vous les avez évidemment tirés au sort. Vous avez également tiré au sort les noms des villes qui méritent une cathédrale célèbre, ou un commerce prospère, ou encore une importante exportation de raisins secs.

Encore deux exemples. Sachez, Monsieur, que Tristan da Cunha est le nom d’une île, et non pas celui du « général turc qui battit les Russes à Pultava ». Enfin, puisque vous avez tenu à donner à vos malheureux élèves quelques notions de chimie, vous auriez pu faire mieux que de mentionner « l’yttrium, soluble dans le sirop de framboises » et « le tungstène qui ne se dissout que dans l’huile de foie de morue ».

Vous n’êtes pas fou, Monsieur, vous avez volontairement et systématiquement trompé les enfants qu’on vous avait confiés. Je le répète : vous êtes un empoisonneur public.

L’instituteur articula avec une parfaite tranquillité :

– Je n’ai empoisonné personne.

– L’erreur est un poison pour l’esprit, Monsieur.

Blagafroy eut un sourire et dit :

– Pourrait-on me confronter avec l’une de mes victimes ?

Le Président, comptant sur les accusations accablantes du témoin, avait prévenu son gendre, qui attendait dans la salle voisine. On le fit entrer. Sans attendre, l’instituteur lui dit :

– Louis Borel, m’accusez-vous de vous avoir trompé ?

– Moi ? Absolument pas.

– Vous ai-je empoisonné l’esprit ?

– Quelle plaisanterie !

Le Président voulut intervenir. Mais Blagafroy réclama avec force :

– Que l’on donne la parole au témoin pour qu’il dise ce qu’il pense de mon enseignement.

Louis Borel s’adressa à son ancien maître en ces termes :

– Je n’ai pour vous que de la reconnaissance. Vous m’avez appris à bien calculer ; à écrire proprement et correctement ; à m’exprimer avec aisance. Constamment, vous nous avez répété qu’il faut faire avec soin tout ce qu’on fait…

Le Président l’interrompit :

– Eh bien ! elle est raide, celle-là ! Et toutes ces erreurs folles qui remplissent tes cahiers, est-ce qu’elles ne t’ont jamais gêné, Louis ?

– Non ; je n’ai pas eu l’occasion d’en souffrir.

L’instituteur intervint.

– Je vais tout vous expliquer, Messieurs. Je n’ai enseigné à mes élèves que des erreurs indifférentes, inoffensives. Je ne les ai trompés que sur les choses qui nexistent plus pour celui qui est sorti de l’école. C’était une expérience que je tentais.

Henry Blagafroy était très aimé dans le village. Il ne fut pas révoqué. On le pria seulement de bien vouloir désormais se conformer à la mode.