LE COLLEUR D’AFFICHES
J’ai vu l’affiche :
Prochainement
Éléonore Balti
La cantatrice unique va venir. Ah ! entendre encore cette voix !
J’ai attendu quinze jours, et j’ai eu la soirée inoubliable. Maintenant, c’est fini. L’homme à la grande blouse est venu et, sur l’affiche qui annonçait l’Événement, il en a collé une autre où l’on voit un domestique frotter une bottine avec joie parce qu’il a enfin trouvé le seul vrai cirage : Le Reluisant. Durant quelques semaines, des milliers de passants constateront sur ce visage expressif l’évidente satisfaction que procure l’emploi du cirage nouveau.
De son geste, le colleur d’affiches a fait brusquement baisser l’éclat de la gloire d’Éléonore Balti. Désormais, le nom de la grande artiste n’arrêtera plus le regard des badauds. Seuls ceux qui l’ont entendue se souviendront toujours. Le nombre de ceux qui pourraient la nommer va diminuer. L’oubli commence.
On annonce maintenant le fakir du Bengale. Le colleur d’affiches lui accorde trois semaines de célébrité. Quelques impatients comptent les jours. Ils ont tort, car, un matin, bientôt, ils se diront : « C’était hier soir. » Sur la route du Temps où nul ne peut s’arrêter, ils auront dépassé le point lumineux. Et ce sera déjà le souvenir et l’inutile regret. Il y aura du vide dans leur cœur jusqu’à ce qu’un désir nouveau y grandisse. Le colleur d’affiches va les aider. De son geste irrévocable il fait rentrer le fakir dans le néant ; et, coup sur coup, il nous promet un danseur russe, un tribun socialiste et une grande fête de charité. Car le colleur d’affiches est un homme juste. Il ne permet à personne d’accaparer longtemps la gloire. À chacun son tour.
De temps en temps, il arrache du mur d’affichage des lambeaux de papier dans l’épaisseur desquels on devine, superposés, des noms qui eurent un jour du prestige. Ces lamentables « comprimés » de gloire sont emportés par le balayeur municipal.
Le geste du colleur d’affiches est symbolique. Il nous fait songer à la course folle qu’est notre vie et à tous ces événements que nous avons attendus avec espoir et qui, les uns après les autres, sont tombés dans l’abîme du Passé. Le poète nous a dit :
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Oui. Mais puissions-nous aimer aussi la Beauté dont les colleurs d’affiches n’abrégeront pas la gloire. Heureux celui qui aperçoit au loin, sur la route de sa vie, la région claire qu’il ne dépassera jamais !