UNE NOUVELLE LIGUE
Le Diable doit être de plus en plus embêté. À notre époque, toutes les formes du Mal sont combattues par des Ligues qu’ont fondées les hommes de bonne volonté. Il existe une ligue internationale contre les rats qui, paraît-il, font, chaque année, pour cinq cents millions de dégâts (environ). Il y a une puissante ligue antialcoolique. La ligue contre la licence des rues empêche aussi la propagation de la littérature immorale. On s’est ligué pour simplifier l’orthographe ; pour protéger les missionnaires contre les cannibales ; pour empêcher les jolies femmes de porter des jupes trop courtes et pour interdire aux jeunes gens de se promener nu-tête. Il y a des ligues contre tous les abus ; et l’on ne rencontrera bientôt plus d’hommes fumant trop, dépensant trop ou faisant trop d’enfants. Toutes les maladies, toutes les erreurs et tous les vices sont combattus par les ligues modernes ; et tous les hommes d’aujourd’hui sont prêts à se liguer encore plus étroitement contre le mal que font les autres.
Eh bien ! je dis que le nombre des ligues existantes n’est pas encore assez grand : il en manque une. Je fonde aujourd’hui la Ligue de ceux qui ne marchent pas, la ligue de ceux qui s’engagent à n’entrer dans aucune autre ligue : la ligue de ceux qui demandent qu’on leur « f… la paix ».
Ma ligue sera essentiellement bienveillante : elle ne combattra jamais les autres. Car il y a des ligues qui font de la bonne besogne. Avec les cotisations annuelles que paient en maugréant des milliers d’indifférents, on construit des sanatoriums utiles. Liguez-vous, braves gens ! Mais lorsque, agglomérés par centaines de millions, vous aurez réussi à constituer une masse humaine formidable qui n’aura que de bons mouvements, ne croyez pas à la victoire complète de la Vertu.
Puisse-t-il y avoir toujours des Individus, des Égoïstes, aimant la solitude ! Jeanne d’Arc était seule quand elle a entendu ses Voix. Beethoven ne s’est fait aider par personne pour composer ses symphonies. Les grands penseurs, les grands artistes et les saints qui ont versé dans l’Âme humaine le trésor de leur âme unique étaient seuls au moment où ils ont pensé, ou agi.
Des ouvriers nombreux qui travaillent ensemble dans une fabrique font beaucoup plus d’ouvrage que s’ils travaillaient séparément. Mais quand des centaines d’hommes se réunissent pour penser, ils ne parviennent qu’à composer un Parlement, ou un congrès. Et lorsque, par centaines de mille, ils marchent en rangs serrés sous les ordres d’un seul chef, c’est toujours pour aller tuer.
Je n’ai pas l’intention de faire ma Jeanne d’Arc, et ce n’est pas par orgueil que j’aime à m’isoler. Je prétends seulement qu’au lieu de se liguer contre les vices des autres et de combattre le mal extérieur, beaucoup de personnes feraient mieux de diminuer le mal qui est en elles. Vous trouvez, Madame, que quelques-unes de vos jeunes contemporaines portent des robes trop courtes. Mais, vous-même, n’avez-vous pas la langue trop longue ? Je connais un ligueur qui, hier, n’a pas été gentil avec sa femme et qui l’a été un peu trop avec celle de Victor. Et toi, vieux raseur, qui donnes sans cesse des leçons aux peuples et aux gouvernements, ne pourrais-tu pas, puisque tu veux faire le bien, apprendre à te taire ? Ah ! quel changement se ferait dans le monde si nous devenions tous assez égoïstes pour nous intéresser davantage à nos propres défauts qu’à ceux de nos semblables !
Ma ligue a sa raison d’être. Elle sera utile en rappelant aux hommes d’aujourd’hui le prix de la solitude et du silence. Il faut, de temps en temps, sortir de la foule pour contempler et essayer de comprendre. Dans les retraites tranquilles où ne parvient pas le bruit des clameurs et des fanfares, peut-être entendrons-nous monter du fond de notre âme une faible voix, de plus en plus distincte, qui animera un jour Ceux qui attendent.
Chers lecteurs, je le vois : vous êtes convaincus et vous entrez dans ma Ligue. Mais ne m’envoyez pas vos cotisations et surtout pas votre bulletin d’adhésion. Le vrai de l’amitié c’est de sentir ensemble. Nous n’aurons ni comité, ni président, ni secrétaire. Nous n’aurons ni réunions périodiques, ni rapports annuels ; et nous ne ferons jamais de cortèges.