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Classiquesen Ligne

POIGNÉES DE MAIN

Je viens de passer une heure exquise avec T., l’historien. Il m’a fait comprendre l’importance des phénomènes sociaux auxquels je n’avais pas songé ; et j’ai maintenant des sujets de méditation pour longtemps. Malgré cela, en songeant à T., je suis mécontent comme si je me reprochais quelque chose. Quoi ? Voici : nous nous sommes mal quittés. Notre poignée de main a complètement raté. Ma main a eu du retard et il n’a pu serrer que les bouts de mes deux doigts les plus longs. Quant à mon pouce désemparé, il a exercé une pression maladroite sur un os étonné. Nous aurions dû recommencer.

Vous me direz que j’ai tort de me laisser troubler par des accidents tout à fait négligeables. Que voulez-vous ! Pour moi, toutes les poignées de main ne sont pas équivalentes. Chacune a sa signification propre ; et, en les analysant, on parviendrait à élaborer une science qui aurait bien autant de solidité que la graphologie.

Au moment de la séparation, j’aurais voulu dire à T., sans paroles, ma sympathie et ma joie. En vieillissant, nous devenons discrets et timides dans l’expression de nos sentiments ; et, en quittant un ami, nous chargeons notre main de lui transmettre le message de notre cœur que nous n’osons pas appuyer contre le sien.

Il nous est impossible d’aimer notre prochain autant que nous-mêmes. À l’ordinaire, nous n’avons, les uns pour les autres, que de l’indifférence. Mais notre sang est constamment à une température de 36 degrés centigrades environ ; et nous mettons peu de chaleur dans nos entretiens avec nos semblables. La fraternité superficielle qui à chaque instant rapproche les êtres est précieuse. Nous ne pourrions pas vivre très longtemps dans une atmosphère glaciale. Eh bien ! quand j’ai causé cordialement pendant quelques minutes avec quelqu’un, je m’attends à ce que notre geste d’adieu exprime l’accord fugitif de nos pensées. Je juge sans bienveillance le docteur Z., dont la main défiante et à moitié fermée me rappelle qu’il est un homme avare. Mais j’évite avec autant de soin mon ancien camarade Oscar, qui s’est trop longtemps exercé dans l’art de casser des noix en les serrant dans la paume de sa dextre. J’ai connu un vieux paysan qui, chaque fois, en me quittant, me posait dans la main quelque chose de comparable à un cataplasme tiède qui aurait quatre doigts et un pouce, et qui avait l’air d’attendre que je lui dise : « Vous pouvez la retirer. » Et je me rappelle encore un méridional dont le shake-hand chaleureux signifiait clairement qu’il était prêt à se jeter au feu pour moi. Pourquoi ce complet sacrifice ? Je n’aurais jamais songé à le lui demander.

Trop prudentes ou trop ardentes, timides, maladroites ou ridicules, les poignées de main révèlent un manque d’aisance ou de naturel dans nos relations avec les autres. C’est d’ailleurs aussi pour des raisons d’ordre géométrique que l’exact emboîtage que je rêve ne peut pas toujours se faire. Il y a, heureusement, des exceptions. Il m’arrive de rencontrer dans la rue mon vieil ami Georges. Nous sommes parfois pressés ; mais, sans que nous nous arrêtions, il se fait entre nos mains fraternelles un contact si parfait et si intime que le courant s’établit instantanément entre nos cœurs. Et c’est une minute presque aussi bonne que celle où mon enfant, fatiguée par la promenade que nous achevons, m’abandonne avec une confiance absolue les quatre doigts et le pouce de sa main gauche ; de la gauche, car elle a besoin du pouce de sa main droite pour le sucer.