LE NOMBRE DE NOS AMIS
– Cher Monsieur, nous avons été très heureux de faire votre connaissance. Vous nous feriez un grand plaisir, à mon mari et à moi, en venant prendre le thé, mardi après-midi, à la Métairie.
– Madame, je garde le meilleur souvenir de la conversation que j’ai eue avec vous et avec M. Denis, et je vous remercie pour votre extrême amabilité ; mais je n’irai pas prendre le thé chez vous mardi prochain.
Notre causerie d’hier me fait supposer que nos relations pourraient devenir amicales, et être durables. Eh bien ! c’est précisément pour cela que je ne dois pas trop m’exposer à vous revoir. J’ai trop d’amis. Comprenez-moi bien, Madame. Je ne reproche pas à mes excellents amis d’occuper une trop grande place dans ma vie. Je regrette, au contraire, et bien sincèrement, d’avoir si peu de temps à leur consacrer. Mon vieil ami John, à Baltimore, attend depuis plus d’un an la réponse à ses trois dernières lettres. Puisse-t-il croire qu’elle a été « torpillée » par quelque sous-marin allemand !
J’ai bêtement laissé s’éteindre, dans le cœur de ma vieille tante Émilie, la précieuse affection qu’elle avait pour moi. Je n’allais jamais la voir.
Il y a vraiment trop de choses dans notre existence. Le travail remplit la plus grande partie de notre journée ; et il n’est pas assez machinal pour nous laisser la liberté de l’esprit. Et, souvent, après le travail, vient une grande fatigue. Quelquefois, pour six ou sept semaines, l’emploi de chacun de mes dimanches est fixé d’avance.
Que deviennent mes enfants ? Je les revois quotidiennement, aux heures des repas. Mais que se passe-t-il en eux ? Le repas fini, je les embrasse et je m’en vais, car un client m’attend (à moins que je ne me plonge dans la lecture de mon journal, toujours le même). Je ne veux pas faire comme ce père dont j’ai reçu les confidences et qui, uniquement occupé, pendant vingt ans, à gagner de l’argent pour ses filles, a fini par devenir pour elles un étranger.
Le mois dernier, nous n’avons pas trouvé une seule soirée pour aller voir nos fidèles amis, Philippe et Jeanne, à qui nous aurions pourtant tant de choses à dire.
Vous me comprenez sûrement, chère Madame. En songeant à ceux qui m’aiment et que j’aime, j’ai des remords. Qu’est-ce qu’un ami auquel on n’a pas le temps de penser ? Vous me direz que nos affections peuvent dormir longtemps, puis se réveiller. C’est vrai ; mais il arrive aussi qu’elles meurent, si l’on n’y prend garde.
Les gens affairés que nous sommes finiront par perdre complètement le goût de l’intimité. L’autre dimanche, je me suis décidé à aller voir ma sœur. J’ai parlé avec elle de ce que disent les journaux ; c’est-à-dire que notre conversation a été dans le genre de celles qu’un coiffeur peut avoir avec ses clients. Ma visite a été trop courte pour qu’elle me raconte son grand chagrin. Elle me l’a confié le lendemain, dans une lettre. Pour que les cœurs s’ouvrent, il faut du temps. Si nous n’étions pas pressés, nous aurions d’autres paroles pour ceux que nous aimons. Eh bien ! puisque notre temps est limité, le nombre de nos affections doit l’être aussi.
La ravissante Mme Clarette a montré à ma femme l’élégant calepin où elle a inscrit les noms des quarante-quatre personnes qui sont ses vrais amis. Elle a de la chance. Si l’un de ses amis venait à mourir, il lui en resterait quarante-trois ; et, comme cela, elle ne ferait pas une perte très douloureuse.
Elle a son « jour » : c’est le lundi. Ce jour-là, de trois heures à sept heures, elle les reçoit tous, en tas ; et tous ont droit au même thé, aux mêmes gâteaux, au même accueil cordial et aux mêmes sourires.
Moi, j’aime à déguster des amis un à un, sans hâte. Vous voyez bien, chère Madame, que je ne vous mets pas dans le tas.
On nous a recommandé, quand nous étions petits, d’aimer tous nos semblables. Quelques êtres d’élite y parviennent. Mais, pour cela, ils emploient un truc excellent : ils aiment l’Humanité, en bloc, et ne s’intéressent pas aux individus.
Je viendrai mardi, chère Madame, et nous recauserons de tout cela.
Votre très respectueux
Balthasar.