N’ABUSONS PAS DE LA RÈGLE DE TROIS
Vous avez le bonheur, chère Madame, cher Monsieur, d’être à la montagne, au milieu de vos enfants que l’École vous a rendus. Comme eux, vous êtes en vacances ; et vous pouvez vous intéresser enfin, sans hâte, aux manifestations de leurs talents naissants. Vous accordez naturellement une grande importance à leur éducation intellectuelle. Eh bien ! la prochaine fois qu’il pleuvra, par exemple demain matin, appelez votre charmante petite Marianne, et dites-lui que vous allez lui proposer deux problèmes d’arithmétique. Peut-être vous répondra-t-elle d’un ton maussade qu’elle aimerait mieux quelque chose de moins « barbant », car elle connaît les finesses du français tel qu’on le parle. Mais insistez, en disant qu’il s’agit de deux devinettes très faciles. Les voici :
I. On a deux boules en plomb, absolument sphériques. La hauteur de la grande est le double de celle de la petite. La grande pèse 12 kilos. Que pèse la petite ?
II. On a deux champs de forme carrée. La superficie du grand est égale au double de celle du petit. La barrière dont on a entouré complètement le petit a coûté 100 francs. Que coûterait une barrière de même qualité qui entourerait l’autre champ ?
Votre exquise petite Marianne, qui marche sans crainte sur ses quatorze ans, vous fournira probablement deux réponses fausses. Et vous en profiterez pour la mettre en garde contre l’abus de la Règle de trois. Elle n’y peut rien, la pauvre ! Comme nous, elle a eu l’esprit faussé par l’insistance du Pédagogue. Rappelez-vous ces ouvriers qui faisaient quatre fois plus d’ouvrage lorsqu’ils étaient quatre fois plus nombreux ; et ce café qu’on payait deux fois moins cher à condition que l’on en demandât deux fois moins ; et cette pauvre couturière qui aurait ourlé six fois plus de mouchoirs si elle avait travaillé 18 heures par jour au lieu de travailler seulement 3 heures. Cela devenait un refrain obsédant : « … trois fois plus… donc… trois fois plus ; cinq fois moins… donc… cinq fois moins… » Et ce raisonnement mécanique nous apparaissait comme un procédé permettant de résoudre tous les problèmes imaginables.
Le moment est venu de protester, Madame ; dites à votre jeune Marianne qu’une poule âgée de vingt ans ne fait pas dix fois plus d’œufs que sa petite sœur âgée de 2 ans. Et, vous-même, ne croyez pas qu’on soit deux fois plus heureuse dans une robe qui a coûté 200 francs qu’on ne le serait dans une autre robe qui coûterait seulement 100 francs. Vous possédez un demi-million, Monsieur, et vous croyez que votre félicité aura doublé quand vous posséderez le million entier. Cela n’est pas sûr. Parce que vous avez soixante ans, vous ne considérez que comme une demi-sagesse la sagesse des jeunes hommes de trente ans. Mais alors, que sera-ce quand vous aurez cent vingt ans ? Et puis, est-il bien vrai qu’on témoigne deux fois plus d’amour à sa femme en la rendant mère quatorze fois qu’en se bornant à lui demander sept héritiers ?
John pèse deux fois ce que pèse Philippe. Si Philippe et John étaient des cochons, un John vaudrait deux Philippe. Mais Philippe et John sont nos frères en Jésus-Christ ; et, en dépit de la guerre, la loi ne nous permet pas encore de les considérer comme des comestibles.
Je n’insiste pas davantage, car on m’a compris. C’est seulement à l’école que toutes les heures sont les mêmes et qu’un kilo de viande en vaut un autre. Il faut être pédagogue pour croire qu’on instruit deux fois plus un enfant en lui donnant huit leçons par jour qu’en lui en donnant quatre. Dans le monde du vrai travail, la qualité importe souvent davantage que la quantité. Et puis, il y a des âmes incomparables.
Voici, pour finir, deux Règles de trois imaginées par des humoristes célèbres.
À l’approche de l’Exposition universelle de 1900, Alphonse Allais, voulant calculer le nombre des « entrées » (nombre que les statisticiens confirmeraient au moment de la fermeture), fit ce raisonnement :
À l’Exposition de 1889, il y eut 39 780 422 entrées. En l’An UN, il y en aurait eu évidemment 1 889 fois moins, soit… En l’an 1900, il y en aura 1 900 fois plus.
Par ce procédé, il obtint d’ailleurs un chiffre très voisin du chiffre exact. (Vous voyez bien !)
Georges Courteline nous a parlé d’un curé qui, au moment de sortir de son église pour aller souper chez la riche châtelaine du voisinage, vit arriver une pécheresse dont le besoin le plus pressant était de se confesser. Il ne put la décider à remettre la chose au lendemain. La malheureuse avait trompé cinq fois son mari. Or, le curé venait d’infliger la récitation de douze Pater et douze Ave à une de ses ouailles qui avait commis sept fois ce même péché. Les sourcils froncés et l’esprit tendu, il articula : « X est à 12 comme 5 est à 7… X est à 12 comme 5 est à 7… » Mais, très pressé, et ne pouvant sortir de ce calcul difficile, le curé dit à la femme qui se repentait : « Vous tromperez encore deux fois votre mari. Puis, vous direz douze Pater et douze Ave. Et ça fera le compte. »