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LES FÊTES ET LA JOIE

Bien des fois, j’ai été étonné par l’impatience que manifestent tant de gens à l’approche d’une fête publique. Qu’espèrent-ils ? Quand le grand jour sera venu, s’il ne pleut pas, on attendra d’abord sur la Grande Place l’arrivée du Cortège. Ah ! qu’il est spontané et sincère, le mouvement qui se fait dans la foule lorsqu’elle distingue le bruit lointain de la fanfare. Il arrive ! Une pauvre femme du peuple accourt, affolée : si elle était partie deux minutes plus tard, elle n’aurait pas pu voir le cortège dans toute sa longueur. Et c’est justement son Robert qui porte le premier drapeau.

L’après-midi, des milliers de personnes iront là où sont installés les carrousels et la cantine, et où des marchands nomades ont étalé leur pacotille. Des cochons en baudruche, que de sales gosses auront remplis d’air, laisseront échapper en se dégonflant, une plainte interminable et dépourvue de sincérité. Il y en a, heureusement, qui éclatent et qui se taisent pour toujours. On entendra aussi des discours, qu’on fera bien de ne pas lire dans les journaux du lendemain. Enfin, on ira s’attabler. Le jambon sera trop salé ; mais on le mangera quand même, car il a coûté 1 fr. 20. Et, le soir, on rentrera, plein de mauvaise humeur et de mauvaises odeurs.

Donc, bien des fois, en songeant à ces fêtes, je me suis dit : « Seuls les malheureux qui ne connaissent pas la vraie joie peuvent goûter périodiquement un tel plaisir. » Car, la joie, c’est tout autre chose. J’aime à me représenter les êtres privilégiés qui n’ont pas besoin de fêtes : la jeune mère qui enseigne le sourire à son enfant ; les amoureux s’en allant dans la solitude où ils cesseront de calculer, de craindre et de prévoir ; le promeneur qui, l’âme légère, marche à travers les champs, une fleur à la main ; et tous ceux qui, sentant leur force, songent avec confiance à ce qu’ils vont faire.

Être en vie, voir et entendre, sentir en soi une force : est-ce que cela ne devrait pas suffire pour entretenir notre joie ?

Eh bien ! non. Si j’avais davantage réfléchi, j’aurais contemplé sans étonnement et sans dédain cette foule qui compte sur le plaisir et sur l’émotion que des organisateurs habiles ont préparés pour elle. On diffère moins des autres qu’on ne l’imagine. Moi aussi, j’ai eu du plaisir à passer dans des rues pavoisées, et je me laisse facilement émouvoir par une musique qui passe sous mes fenêtres. Et puis, cette joie dont j’ai parlé, et qui devrait être notre joie normale, quotidienne, est une chose très rare, parce qu’un rien suffit pour la détruire. Un mot malheureux, le plus léger malentendu peuvent tout à coup gâter le bonheur qu’on venait d’atteindre. Quand on ne sent aucune douleur et aucune fatigue, on doit encore, pour être heureux, chasser sa timidité et ses soucis, ou son inquiétude. Il y a dans notre vie des milliers d’heures où nous ne souffrons pas ; mais ce sont presque toujours des heures calmes, indifférentes ; nous les vivons sans ardeur et sans émotion. Ces joies profondes et « naturelles », qui devraient sans cesse monter du fond de mon être, sont les exceptionnelles fêtes de mon âme, presque aussi rares que les fêtes organisées par nos vigilants comités patriotiques, et beaucoup plus brèves. Notre besoin d’extraordinaire s’explique par la médiocrité de notre vie ordinaire. N’avons-nous pas, souvent, une très légère déception en constatant qu’il n’y a rien dans notre boîte aux lettres ? Tous, nous comptons sur l’imprévu : le bonheur pourrait nous arriver par la poste. Dans notre enfance, on nous a promis le Paradis : nous l’attendons.