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Classiquesen Ligne

LE SOURIRE FATIGANT

Il y a quelques semaines, un ami me pria d’être à midi moins vingt au Café des Deux-Gares (où, me disait-il, on peut boire un excellent Dézaley 16). Il voulait, avant de prendre le train de midi huit, causer avec moi des moyens propres à hâter l’affranchissement des peuples. Je fus exact au rendez-vous. Le Dézaley 16 que nous servit un garçon poli et souriant était, en effet, très bon. Nous résolûmes, dans ses grandes lignes, la grave question du Progrès humain, et nous nous séparâmes.

Le même jour, à six heures du soir, je me trouvai dans le même café, où un autre ami (qui me signalait le même Dézaley 16) m’avait convoqué pour savoir ce que je pensais du féminisme et de son avenir. Le Dézaley 16 me parut aussi bon qu’à midi. Nous reconnûmes, mon ami et moi, qu’il y avait entre l’homme et la femme une différence qu’aucune mesure législative ne supprimerait jamais ; et nous reprîmes trois décis.

Le garçon qui nous les apporta était le même qu’à midi. Il souriait encore. Je le regardai avec sympathie en songeant : « Est-ce que, en mon absence, ce malheureux a souri continuellement ? » Comme à midi, le café était plein de buveurs. Quelques-uns d’entre eux, qu’on ne servait pas assez vite, frappaient sur la table avec impatience.

On recommande aux garçons de café d’être polis avec les clients. Cela ne doit pas toujours être facile. Regardez ce gros monsieur qui entre. Il ne se dit évidemment pas que, depuis ce matin, huit ou neuf cents de ses semblables sont déjà entrés dans ce café. Il ne peut pas oublier qu’il est le notaire le plus important de la rue du Centre ; et lorsqu’un inconnu n’a pas immédiatement pour lui autant de considération qu’il en a à lui-même, il s’en étonne. Il donnera au garçon un pourboire d’un sou ; mais, pour mériter ce sou, ce serviteur doit accourir avec empressement lorsqu’on l’appelle ; il doit s’intéresser avec déférence à l’authentique bourgeois qu’il a l’honneur de servir ; et, surtout, quels que soient ses soucis, il ne doit pas avoir un visage maussade. Il ne peut pas choisir : il doit répondre avec une inaltérable amabilité aux consommateurs polis, aux exigeants, aux ombrageux, aux maniaques, aux gémissants, à ceux qui sont trop familiers et aussi à ceux qui laissent dans leur ton l’incurable grossièreté de leur nature.

Nous considérons le garçon de café comme un être abstrait dont la fonction est de nous apporter sans retard ce que nous lui demandons. Mais, pour lui, nous voulons être quelqu’un ; et nous ne songeons pas aux deux grandes catégories où il range hâtivement les innombrables clients qui traversent son existence d’halluciné.

Ils sont nombreux les êtres qui, du matin au soir, toute l’année, doivent être constamment prêts à sourire. C’est une attitude bien fatigante qu’on exige d’eux. Tenez ! voici l’opticien qui, tout en lui commandant un bock, a pincé le coude de la grasse Élisa. Et parce qu’elle n’a montré aucun contentement, il lui reproche sa mauvaise humeur. Cet imbécile ne se dit pas que d’un 1er janvier au suivant, bon an mal an, le coude de la pauvre fille est pincé sept mille trois cents fois par des gentlemen qui ont tous le même air conquérant.

Quant aux demoiselles de magasin, elles n’ont aucun pourboire à espérer. Leur amabilité doit être désintéressée. Mme Chose a décidé de ne pas remettre les pieds chez Black, parce qu’il a deux vendeuses trop « froides ». Leur visage n’exprime aucune joie quand Mme Chose s’avance vers elles. Et pourtant Mme Chose est la femme de M. Chose ; vous savez : l’opulent M. Chose qui s’est si vite enrichi en vendant trop cher toutes sortes de choses.

Je réclame pour les demoiselles de magasin le droit de n’être pas souriantes. La plupart d’entre elles continueront tout de même à sourire, car, durant ces cent derniers siècles, la bête humaine est devenue peu à peu un être sociable et, très souvent, sympathique. Mais que Mme Chose le comprenne : une demoiselle de magasin peut avoir parfois des raisons pour ne pas être de bonne humeur. Pour une vendeuse qui, pendant des heures, est restée debout et qui a constamment fait des frais d’éloquence persuasive à seule fin d’enrichir ses patrons, ce n’est ni un honneur ni un réconfort de servir vers le soir Mme Chose, laquelle, on le sait, n’est jamais pressée. Que Mme Chose sourie la première. Elle n’est pas fatiguée. Et, puisqu’elle a des loisirs, qu’elle s’applique, chaque matin, devant son armoire à glace, à corriger son expression de parvenue respectable et satisfaite.