PROFESSEUR D’OPTIMISME
Si je ne suis pas trop vieux quand la guerre se terminera, je ferai mettre dans les journaux une annonce ainsi conçue :
BALTHASAR
Professeur d’optimisme
Consultations : le lundi, le mercredi et le vendredi,
de 2 h. à 5 h.
(Se rend à domicile)
Analyse des cas de conscience
Arrangements
Arrangements pour familles
Le prix de mes consultations sera élevé ; car des soucis d’argent, en diminuant mon optimisme, enlèveraient à mon enseignement un peu de sa sincérité et de sa chaleur communicative. Cela me permettra, d’ailleurs, de donner, le soir, des consultations gratuites aux pauvres.
Si, parmi mes clients, il en est qui souffrent du foie ou de l’estomac, je les enverrai à mon ami Georges, car je ne veux pas être puni pour exercice illégal de la médecine. Et je trouverai des formules polies pour faire comprendre aux gens dont la tête ou la voix me déplaira qu’ils feraient bien de s’adresser à quelqu’un d’autre. (Je leur dirai, par exemple, sans rire, que leur regard n’a pas fait bouger l’aiguille de mon galvanomètre astral, ce qui prouvera l’incompatibilité de nos fluides.) Car mes leçons ne seront efficaces que pour ceux à qui je pourrai parler avec cordialité.
Mon projet n’a rien d’absurde. Il est superflu d’enseigner aux hommes le pessimisme : la vie s’en charge. Mais beaucoup d’entre eux pourraient être plus heureux si on les mettait en garde contre leurs maladresses et contre les formules déprimantes qu’ils ont adoptées par snobisme. Car il y a des inconscients qui sont contents sans s’en apercevoir. Ils ont des paroles amères ; mais ils retournent ponctuellement à leurs petits plaisirs, comme s’ils se disaient chaque jour : « La vie a du bon. » Ils énumèrent les raisons pour lesquelles, logiquement, ils devraient être découragés ; mais, en fait, ils veulent gagner de l’argent. Ils espèrent et ils jouissent de ce qu’il y a de délectable dans le monde.
Si j’attends, c’est que je ne puis être optimiste que dans un local bien chauffé. Il faut de la chaleur à mon âme pour qu’elle se dilate. Et puis, la guerre, en troublant profondément notre esprit, nous empêche de voir l’existence telle qu’elle pourrait être. Mais, quand la paix sera revenue, ne faudra-t-il pas recommencer à croire, et à construire ?
Regardez-les : ceux qui disent que la guerre a tué en eux la joie de vivre, continuent à manger avec appétit. La Grande Infamie nous a profondément émus et sincèrement indignés ; mais nous sommes encore là. Pour protéger les êtres fragiles, la Nature a soin d’endormir fréquemment leur sensibilité. La guerre me permettra, d’ailleurs, de proposer un but à ceux de mes clients qui auront une belle âme d’apôtre. L’optimisme s’oppose bien moins que le pessimisme au généreux sacrifice de soi-même.
Mais ce n’est pas la vertu seule qui donne du prix à la vie. (Attrape ! vertuiste hypocrite !) Il y a dans l’univers beaucoup de choses à aimer. Puisque l’École ne sait pas faire mieux que d’enseigner aux jeunes gens trop de mathématiques, trop de grammaire, trop d’histoire et trop de géographie, je leur révélerai tous les bonheurs faciles qu’ils laissent quotidiennement échapper. Je leur apprendrai la bienveillance, afin qu’ils n’arrêtent pas trop longtemps leur regard sur les laideurs des autres. Je leur conseillerai de charger leur mémoire de belles idées et de belles images. Le soir, sur les routes, on est moins seul quand on se chantonne quelque chose ou quand on se rappelle de jolis vers :
Un matin au parfum des corolles tremblantes,
Tout le jardin chanta sous le ciel éclairci.
Je n’aurai pas pour tous mes clients les mêmes paroles. Mais il y en aura certainement à qui je devrai faire remarquer qu’ils ont pris la vie trop au tragique ; et ils finiront peut-être par sourire.
Si je disais toutes mes recettes, on me chiperait mon idée et on irait fonder une maison rivale en face de la mienne. Or, c’est en enseignant les choses qu’on parvient à les connaître ; et je me promets d’être moi-même mon élève le plus appliqué. Je tiens à prendre des précautions pour que le bel optimisme de ma lointaine enfance – qui s’est si bien défendu ! – puisse résister encore quelques années à l’armée des invisibles rongeurs qui reviennent toujours l’assaillir.