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Classiquesen Ligne

L’AVEU DU JOURNALISTE

Lecteur, je veux, aujourd’hui, te dire la vérité. La nuit dernière, dans un songe, j’ai vu venir vers moi mes illustres confrères, les Journalistes, au nombre de 512 839. Ils m’ont dit : « Nous t’avons choisi, toi, infime ver de terre parce que tu t’adresses exclusivement, dans un des quotidiens les plus répandus en Europe, aux lecteurs du dimanche, c’est-à-dire à des gens qui ont le temps de réfléchir. Dans ton prochain article, tu leur diras Notre Secret. Sois sans crainte : tu seras à la hauteur de ta tâche, car nous aurons soin de t’inspirer. »

Puis j’entendis un bruit formidable : c’étaient ces messieurs qui s’en allaient à travers mon plafond.

Donc, lecteur, c’est le Journaliste, éternel et invariable, qui va te parler. Écoute.

 

« Je suis celui qui, chaque jour, parle à la nation : aux travailleurs des champs et de l’usine ; aux petites modistes ; aux bourgeois économes et peureux ; aux macaques et aux vieilles duchesses fardées ; à tout le monde, sauf à quelques personnes très intelligentes qui ne me prennent pas au sérieux. Lecteur naïf, ces personnes ont raison. Parce que je traite avec aisance tous les sujets, parce que je tranche toutes les questions avec assurance, parce que je parle souvent avec gravité, parce que j’ai à ma disposition l’érudition, la logique, l’esprit et l’éloquence, tu reviens quotidiennement vers moi avec confiance pour que je te dise ce que tu dois penser.

« Malheureux ! Parce que mes discours sont tirés à cinquante mille ou à cent mille exemplaires et répandus dans tout le pays – simple question de mécanique et d’organisation –, tu en conclus qu’ils contiennent une plus grande part de vérité que tes propres paroles et que celles de tes amis. J’ai, il est vrai, quelques moyens d’information dont tu ne disposes pas ; et tu peux presque toujours me croire lorsque je t’apprends qu’un chien a été écrasé, qu’un de nos concitoyens vient d’être décoré, et qu’une femme a été coupée en trente-sept morceaux inégaux. Je n’invente ces histoires-là que dans les cas de grande pénurie. Tu ne dois pas davantage mettre en doute ma sincérité lorsque je dis, par exemple : Il pourrait bien se produire, cet automne, quelque chose de nouveau sur le théâtre de la guerre. Il m’arrive, aussi souvent qu’à n’importe qui, de peser mes paroles. D’ailleurs, je n’ai nulle envie de décrier ma profession. Je sais que je fais une besogne utile et que tu ne pourrais pas te passer de mes articles. L’homme moderne éprouve chaque jour le besoin de lire un journal. Je te fournis des sujets de conversation pour les minutes où tu es avec des gens à qui tu n’as rien à dire. Je t’empêche de penser lorsque de graves préoccupations tourmentent ton esprit. Le rythme de ma prose te berce lorsque tu veux somnoler, ou t’endormir. Enfin, tu te procures, avec raison, deux ou trois journaux lorsque tu vas prendre le train. Dans ces nombreux moments de ta vie où tu n’auras rien d’autre à faire qu’à essayer de tuer le temps, tu pourras toujours compter sur moi. Aie pour moi un peu de reconnaissance ; mais ne te fais de mon rôle une idée absurde.

« Lecteur naïf, mon devoir est d’éclairer l’opinion, et non pas de me payer ta tête. Je veux, aujourd’hui, te mettre en garde contre ta crédulité. Lorsque j’écris, ma plume n’est pas reliée par un fil spécial au puits où demeure la Vérité. Devant les graves questions pour lesquelles les hommes se battent, pourquoi en saurais-je plus long que les scieurs de long, les ferblantiers ou les dentistes ? Ah ! si tu me voyais rédiger ces articles, d’une si haute inspiration morale, où tu viens chercher une règle de conduite ! J’allume une cigarette, je prends ma plume et je songe : « Qu’est-ce que je pourrais bien leur dire ? » Cette minute est parfois douloureuse, car ça presse : la copie doit être prête à deux heures du matin. Les gens de ma profession n’ont guère le temps de penser avant d’écrire. Mais, c’est là notre vrai mérite, les meilleurs d’entre nous finissent par acquérir un si admirable tour de main dans l’exécution de leurs petits travaux littéraires, qu’ils exercent, malgré tout, sur le public une action réconfortante.

« Lecteur, je ne suis, comme toi, qu’un pauvre homme. Ma profession m’oblige à être affirmatif, car les innombrables paresseux qui peuplent le globe veulent que je leur fournisse des certitudes. Je ne puis pas résumer en cinq lignes le peu que je sais, car tu comptes sur tes deux colonnes. (De quoi aurais-je l’air si je laissais ces deux colonnes en blanc ?) Enfin, je dois sans cesse recommencer à écrire, parce que, avant tout le reste, on exige d’un quotidien qu’il paraisse chaque jour. Rappelle-toi désormais ces conditions dans lesquelles je fais mon métier et ne me demande plus ce qu’il ne m’est pas possible de te donner.

« Si tu veux de belles pensées, tu les trouveras dans les livres qui ont été composés lentement. Si, avant de prendre parti dans quelque grande lutte, tu hésites, consulte ta femme. Et s’il m’arrive encore, par habitude, de te révéler l’avenir, ou de t’indiquer la cause pour laquelle tu dois toujours être prêt à tout sacrifier, songe à mon évitable ignorance ; souris et sois indulgent pour mon toupet professionnel. »