LE RAMASSEUR DE BOUTS DE PHRASES
Quand je passe dans la rue à côté de deux personnes qui causent ensemble, il m’arrive de prêter l’oreille à ce qu’elles disent. Je l’avoue sans honte.
Et, d’abord, jamais ceux dont j’aurai ainsi surpris le secret ne souffriront de mon indiscrétion. Si un mot, saisi au passage, me fait comprendre que je viens de croiser un monsieur qui a tué sa bonne, je ne me mettrai pas à hurler : « Arrêtez-le ! » Je n’ai pas assez de civisme pour en arriver là. Et je n’irai pas à la police donner le signalement du coupable. Ce monsieur a peut-être obéi à des motifs très nobles. Et puis, je trouve que l’on est relativement trop sévère pour les criminels « de la petite espèce ».
D’autre part, je suis indiscret sans froisser personne. Je ne ralentis pas mon allure pour mieux écouter. J’ai toujours, en écoutant, cet air morne d’un passant qui ne pense à rien. Enfin, le plus souvent, il me serait difficile de dire si tel bout de phrase est tombé dans mon oreille parce que je le guettais, ou parce que l’on parlait à voix trop haute.
Si je connaissais un rentier auquel son médecin aurait recommandé des promenades fréquentes – mais un rentier au courant des méthodes de la science moderne –, je lui conseillerais de se faire ramasseur de bouts de phrases. Nos idées morales seraient très différentes de ce qu’elles sont si nous avions fait nos « humanités » dans la rue. Dans les livres des moralistes on trouve des types généraux ; dans la rue on rencontre des particuliers. Les romanciers eux-mêmes nous montrent des personnages dont la conduite s’explique simplement et qui, très souvent, peuvent être définis en peu de mots. Leurs héros les plus célèbres, ceux qui se sont fixés dans notre mémoire, ont une faculté maîtresse ou une passion dominante qui met une parfaite logique dans leur existence. Et puis, parce que l’écrivain compose une œuvre « littéraire », les êtres qu’il fait parler s’expriment avec aisance, quand ce n’est pas avec élégance.
Or, nous qui passons dans la rue, nous sommes tous des exemplaires d’humanité plus ou moins ratés. Regardez M. T. qui traverse la chaussée : les irrégularités de sa surface et les anomalies de son mécanisme intime nous empêchent de le faire coïncider avec le Moule humain préétabli. Car il y a moules et moules.
Mais revenons à mon rentier. Il devra s’attendre à des déceptions. Ce que le passant conçoit bien, il ne l’énonce pas toujours très clairement ; et, dans la plupart des cas, les mots pour le dire ne lui arrivent pas aisément. Si, en général, je ne devine pas le sujet de la conversation des gens qui passent à côté de moi sur le trottoir, c’est, souvent, parce que leur débit est lent et hésitant. Il leur arrive de bafouiller. Et je suis déjà loin quand celui qui parle lâche le mot essentiel. Donc, bien des fois, mon ramasseur de bouts de phrases devra se contenter de lambeaux tels que : « Moi, je n’admets pas… » ; ou bien : « Il a voulu me… » ; ou simplement : « Moi, je… » Mais, s’il est physionomiste, ces fragments trop courts auront tout de même pour lui une signification.
Il devra procéder méthodiquement et interpréter avec une prudence toute scientifique les résultats qu’il aura obtenus. Ainsi, dans les quartiers pauvres, les sujets de conversation habituels ne sont pas les mêmes qu’aux abords des tea-rooms élégants. On y rencontre des malheureux qui n’essaient même plus d’épater leurs semblables. D’autre part, l’humanité pressée que l’on voit dans la rue à huit heures du matin diffère de celle qui, à trois heures de l’après-midi, se promène au bon soleil de la liberté.
Et puis, il arrive que la seule présence de l’observateur modifie le phénomène observé. Voyez cette charmante jeune fille qui montre tant de joie parce qu’elle vient de rencontrer son amie. Elle vous a vu venir. Par sa volubilité appliquée elle veut vous faire croire à la vivacité de son esprit. Et c’est encore pour vous, le passant, qu’elle articule nettement un vocable distingué.
Patient ramasseur de bouts de phrases, je t’envie. Au bout de quelques années, tu posséderas des documents nombreux et concordants sur la misère des uns et sur la vanité des autres. Et parce que tu auras observé des milliers d’individus vivants, ayant des particularités, tu te feras de l’Homme une idée moins fantaisiste que la mienne. Car, durant ma jeunesse, je ne me suis instruit que dans des livres pleins d’abstractions et dont les auteurs raisonnaient très bien.
Gœthe a dit quelque part : « L’homme parle trop, il devrait dessiner davantage. » Cette parole me plaît infiniment. On peut la traduire en ces termes : « Observons beaucoup d’êtres particuliers avant de porter des jugements généraux. »