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Classiquesen Ligne

SOCIABILITÉ

Des siècles de christianisme et cinquante ans d’instruction laïque et obligatoire n’ont pas suffi pour faire de nous des êtres sociables. Depuis très longtemps on nous dit : « Aimez-vous les uns les autres ! » Et l’école, durant des milliers d’heures, nous a appris à tous les mêmes choses. Cela n’empêche pas que, l’autre soir, j’ai attendu vingt-cinq minutes dans le vestibule glacé d’un marchand de beurre, en compagnie d’une trentaine de personnes qui restèrent silencieuses jusqu’à la fin. Nous n’avions rien à nous dire.

Et, pourtant, nous appartenions tous à la même variété humaine : nous étions tous de ces êtres calmes et obstinés qui peuvent rester longtemps, debout, derrière une porte fermée, pour avoir du beurre. C’est beaucoup trop exiger de l’homme que de lui demander d’aimer son prochain autant que lui-même. Mais n’aurait-on pas pu lui apprendre à se rapprocher un petit peu des autres, avec bienveillance, dans les minutes où son cher « moi » ne réclame rien ?

L’école s’y prend très mal : elle ne parvient pas même à fournir à ses élèves des sujets de conversation d’un intérêt durable. Si, dans une salle d’attente, vous vous avisez de parler à votre morne voisin de la « Règle de trois composée », ou bien de l’orthographe des mots même, quelque et tout, vous seriez sans doute accueilli par un regard méfiant. L’instruction que l’on donne à tous les hommes ne les rapproche pas les uns des autres. On leur a imposé à tous la même discipline ; mais on n’a pas éveillé en eux une curiosité bienveillante ; on n’a pas fait naître en eux le besoin de comprendre les êtres au milieu desquels ils vivent. Ils ont seulement contracté l’habitude de les juger.

On s’embêtait, l’autre soir, dans ce vestibule glacé. De loin en loin, la porte de la beurrerie s’entrouvrait pour laisser partir un acheteur goguenard qui emportait, dans du papier, son beurre et son fromage. Les patients les mieux placés en profitaient pour se faufiler prestement dans le sanctuaire. Puis la porte solide se refermait. Pendant une minute nous avions tous la même pensée, mais personne ne disait rien. Je constatai que mon envie de rire était partagée par ma charmante voisine ; mais je n’osai pas demander à cette inconnue ce qu’elle pensait du beurre et de la vie. Et je n’osai pas lui dire qu’elle avait de jolies oreilles. Elle m’aurait peut-être répondu :

– Monsieur, pour qui me prenez-vous ?

Ah ! pourquoi nous a-t-on enlevé ce précieux « naturel » que nous avions à l’âge de quatre ans ? Je voudrais tant savoir, quelquefois, ce que pensent les inconnus que je rencontre ! Je voudrais savoir quelle saveur la vie a pour eux ; et je n’ose pas aller le leur demander. Il nous arrive bien de dire, dans certains cas, à quelqu’un que nous voyons pour la première fois :

– Quel temps superbe !

Pourquoi ne dirions-nous pas avec la même simplicité :

– Quelle chose admirable que la vie, n’est-ce pas, Madame !

Si cette dame a du bon sens et de la sociabilité, elle saura répondre sans embarras. Mais, voilà ! cette dame est peut-être une dinde. Il se peut aussi qu’elle soit très intelligente. Mais est-elle sûre que le monsieur qui lui adresse tout à coup la parole est un homme bien élevé ? Étant jolie, elle a déjà dû subir les œillades de quelques voyous. Et son extrême réserve est explicable.

C’est égal : je voudrais que mes contemporains fussent moins raides, moins revêches, moins défiants, plus souriants. Je voudrais, de temps en temps, être abordé par un inconnu qui me demanderait poliment, avec un visage loyal, ce que je pense de la religion, ou de la littérature, ou de la guerre, ou, simplement, du café au lait. Je lui répondrais avec confiance.

« Aimez-vous les uns les autres ! » Ah ! bien, oui ! Apprenez d’abord à sourire et il y aura déjà un grand pas de fait. On rencontre trop souvent des visages qui font supposer que les âmes de beaucoup de nos contemporains restent prudemment fermées du matin au soir. Et c’est sans doute parce qu’il n’y a rien en elles qui les pousse à s’ouvrir.