LES SAUVEURS
Cher Monsieur Balthasar,
Je vous envoie cette lettre avec l’espoir que vous la publierez, car je voudrais que ma protestation trouvât un écho dans beaucoup de cœurs.
Je proteste avec rage contre le « courageux citoyen » qui s’est permis de me repêcher le jour où, n’espérant plus rien, je me suis jeté à l’eau.
Il y a des pays où le suicide est qualifié de crime par le législateur. Ailleurs, on se contente de le considérer comme une lâcheté. Moi-même, quand j’étais au collège, j’ai fait une composition dans laquelle, conformément aux indications de mon bon maître, je disais à un jeune homme prêt à se suicider : « Ne te reste-t-il donc plus aucune bonne action à faire ? » Mais je suis sorti du collège depuis plus de trente-cinq ans, et je ne vois plus l’avenir comme à l’époque où je récitais tout ce qu’on voulait. Bref ! il y a trois semaines, pour des raisons qui m’ont paru décisives, j’ai voulu m’en aller. Et voici qu’un philanthrope, n’écoutant que son instinct de Terre-Neuve imbécile, décide que je dois recommencer à vivre. Il savait que je me tuais volontairement, car j’ai appris ensuite que mon allure lui avait paru étrange et qu’il m’observait. Il paraît que c’est un spécialiste. On l’a sans doute félicité pour sa belle action si profondément morale. Qu’est-ce que cet inconscient compte faire ? A-t-il vu en moi un malade qu’il s’efforcera désormais de guérir ?
Ou bien s’est-il dit : « Je donnerai à ce négociant aux abois les cent mille francs qu’il a désespérément cherchés ? » Peut-être aussi estime-t-il qu’un criminel qui met volontairement fin à ses jours n’est pas suffisamment puni. Il aurait alors fait son beau geste pour que la justice des hommes fût satisfaite. Crétin !
Le fait est là : cette brute insouciante a disposé d’une existence qui ne lui appartenait pas. Il m’a volé la mort que j’avais méritée.
Vous me direz sans doute que son crime est moins grave que celui d’un assassin, car c’est un crime facilement réparable. Mais, est-ce bien sûr ? Aurai-je le courage de recommencer ? La première fois, j’ai longtemps hésité ; et, pour finir, j’ai cru que je n’oserais pas. J’étais sorti très tôt pour régler quelques affaires qui avaient encore pour moi de l’importance. Ah ! quel admirable matin de septembre ! Le ciel était si beau, la lumière était si douce que je me mis à adorer la vie avec ferveur. Deux voyous arrêtés sur le trottoir éclatèrent de rire parce que je pleurais.
Être vivant ; voir et entendre ; c’est ça, le bonheur. Quand on blâme les malheureux qui se sont suicidés, on ne se représente pas l’effort héroïque qu’ils ont dû faire. Non, je ne suis pas tout à fait sûr d’avoir encore une fois le même courage. Et, pourtant, il le faudra. Que les moralistes-repêcheurs sachent qu’à mon âge on ne se tue pas pour des enfantillages. Pendant plusieurs semaines, j’ai essayé de regarder l’avenir avec espoir ; mais cela ne durait pas. Un de mes ressorts essentiels était cassé.
En m’en allant, je faisais, par surcroît, une bonne action. Ma mort devait être une délivrance pour quelqu’un que j’ai involontairement rendu malheureux. Je lui ai écrit : « Je ne vous ferai plus jamais de mal. » Qu’il y eût quelque chose de propre dans ma misérable histoire, cela me réconfortait. Et cela m’a permis de faire l’effort suprême. Et voici qu’un malotru, plein de civisme, m’empêche de tenir ma promesse.
Cher Monsieur Balthasar, vous êtes, n’est-ce pas, de mon avis : quand on est incapable de rendre la santé et la joie aux désespérés qui veulent mourir, on leur f… la paix. Mon acte était peut-être de ceux que la morale réprouve. Ce fut le dernier de mes soucis. Les règles du jeu ne sont pas faites pour les joueurs qui abandonnent définitivement la partie. Que les honnêtes gens gardent leur petite dose de bonté pour les êtres jeunes qui ne demandent qu’à vivre. Ils diminueront ainsi le nombre des malheureux qui se réfugient dans la mort.
Dites-le leur de ma part. Merci. Et adieu.
A.