UN PACIFISTE
L’autre jour, quand j’ai été sonner à la porte de mon ami Paul, la bonne m’a fait entrer au salon en me disant qu’elle allait avertir Monsieur. Je fus joyeusement interloqué en apercevant les trois jolis vases en bronze posés sur le marbre de la cheminée. Ces vases, je les avais déjà vus souvent. À l’ordinaire, mon ami y mettait des fleurs. Mais, cette fois, le premier contenait quelques morceaux de brillant anthracite ; dans le second, il y avait trois pommes de terre qu’on avait dû nettoyer avec soin ; et le troisième était plein de ce sucre régulier et éblouissant que la France nous envoyait avant la guerre.
Du fond de son appartement, Paul m’appela. Pour lui expliquer mon envie de rire, je lui racontai la farce que sa petite Marianne s’était permise.
– Ce n’est pas Marianne, me dit-il, qui a garni ces trois vases, c’est moi.
– C’est toi ? ! !… Eh bien ! mon vieux !…
– Oui, je comprends mieux qu’autrefois le sens de la vie. Je suis en train de reconnaître mes erreurs. Nous avons été injustes pour la pomme de terre…
– Pardon ! Dis-moi si tu parles sérieusement ou si tu t’amuses, afin que j’aie en t’écoutant l’expression qui convient.
– Je n’ai jamais été aussi sérieux. Je cesse de réciter les leçons que les moralistes m’ont apprises, pour dire, enfin ! ce que je pense. Je disais donc que nous avons été injustes pour les pommes de terre. Nous les mettions à la cave alors que des livres ineptes, dorés sur tranche, restaient alignés pendant des années contre les murs de notre salon. Tu connais l’admirable couleur jaune de certaines pommes de terre, cuites à point, quand on vient de leur enlever leur fine chemise grise, si exacte. En les mangeant avec du beurre et du sel, ne jouit-on pas de l’évidente pureté de cet aliment ? Eh bien ! l’horrible guerre va nous priver peut-être de pommes de terre. Elle nous privera aussi, de plus en plus, de charbon, de sucre, de beurre et de bien d’autres choses nécessaires. Ces messieurs ne vont-ils pas bientôt signer la paix ?
Navré, je dis à mon ami :
– Tu assistes à la lutte la plus gigantesque qui se soit jamais engagée à la surface du globe et tu penses à tes pommes de terre ! Sache donc, malheureux, qu’il s’agit, dans cette guerre, de la Liberté du Monde.
– Il n’est au pouvoir de personne de tuer dans le cœur humain l’amour de la liberté. Les journaux nous répètent que notre victoire aura pour effet d’établir le règne de la Justice parmi les hommes. L’événement ne manquerait pas de nouveauté. Mais est-il très probable ? Le problème à résoudre est bien difficile. Ce qui, pour moi, est beaucoup plus certain, c’est que je ne peux plus donner à ma petite Marianne, comme autrefois, de nombreuses tartines de pain frais, saupoudrées de sucre. C’est tantôt le beurre, tantôt le sucre qui manque. Et puis, elle mange ses tartines avec moins d’appétit, car la Police veut que nous mangions du pain rassis. La joie de mon enfant a déjà diminué…
– Je reconnais que les hommes d’État anglais, français et américains qui veulent faire durer la guerre jusqu’à la victoire complète, ignorent d’une façon un peu trop absolue les tartines de ta petite Marianne. Mais, toi-même, penses-tu à ces millions d’hommes qui se sont fait tuer en défendant leur pays ?
– Oui, cette tuerie est horrible. Raison de plus pour en souhaiter la fin. Je sais bien que, dans les circonstances tragiques où se trouve l’humanité, je devrais avoir, comme tout le monde, une âme héroïque. Mais cela m’est impossible quand j’ai faim. Il y a des jours où, par le fait de la cherté des vivres, je mange trop peu. Ces jours-là, j’ai une idée fixe : manger, boire. Cet hiver, si je dois souffrir du froid, je serai sans courage. Il faut aimer le charbon qui nous communique son âme ardente. Et il faut aimer aussi les pommes de terre, la viande, le pain, le beurre, le lait, le sucre qui entretiennent la vie dans notre être et qui renouvellent nos forces. On prétend que seule la vertu donne du prix à la vie. C’est aussi quelque chose, pourtant, que d’être vivant, en bonne santé, et de regarder les arbres, le ciel et le visage heureux de son enfant.
Je dis qu’il faut manger assez pour pouvoir, ensuite, penser à autre chose. Quand la paix sera revenue et que le prix de la viande aura diminué, j’aurai de nouveau, comme autrefois, des sentiments désintéressés. Sur le radeau de la « Méduse », chacun ne pensait qu’à soi. Vivent les pommes de terre ! Vive le sucre ! Vive la Paix !
Le médecin de Paul, introduit par la bonne, entra.
– Vous savez, me dit-il, que votre ami est boulimique.
– Je crains même, ajoutai-je, qu’il ne soit maboulimique.