MIQUETTE
Lorsqu’elle était âgée de seize mois à peine, Miquette savait déjà généraliser. À cette époque, sa bonne était une jeune Bernoise qui ne disposait que d’un vocabulaire français très pauvre. Pour faire parler l’enfant, cette brave fille lui disait parfois, en me désignant : « Papa ». Et quand je n’étais pas là, elle faisait constater le fait à la petite en articulant ces deux mots simples : « Pas papa ». Ainsi ma présence se traduisait par la syllabe « pa » prononcée deux fois. Cette même syllabe, prononcée trois fois, signifiait mon absence. Miquette comprit. Elle employait chaque jour les mots maman, lait-lait, coco, et deux ou trois autres. Or, quand elle avait vidé son biberon, ou bien quand sa maman venait de la quitter, ou, encore, lorsque le cheval qu’elle regardait par la fenêtre disparaissait au tournant de la rue, elle appliquait, en exprimant son regret, la règle qui régit les cas où la chose dont on parle est invisible. Elle disait mélancoliquement : lait-lait-lait, ou ma-ma-ma, ou co-co-co.
J’ai noté dans un cahier quelques-uns des mots que Miquette a dits dans sa cinquième et dans sa sixième année. Les réflexions de ces petits ont, en somme, autant de saveur que les nôtres.
Un jour, je lui racontais une histoire dans laquelle un vautour menace un homme de lui manger le cœur. Elle m’interrompt : « Ses deux cœurs ? » Et d’un geste explicatif elle touche les deux côtés de sa poitrine. Moi : « Oui, les deux. » Elle ajoute immédiatement : « Les miens sont tout petits. »
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On vient de la gronder. D’un ton lamentable, elle s’écrie : « Je crois que mes yeux et mon ventre vont éclater parce qu’on est trop méchant avec moi. »
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Miquette promet à sa maman d’être sage. Mais elle ajoute : « Mais, tu comprends, je ne peux pas toujours être sage. – Pourquoi ? - Je ne sais pas, mais je ne peux pas. »
(C’est comme nous.)
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Je lui ai parlé des transatlantiques immenses.
– Est-ce qu’on les fait très grands pour qu’ils arrivent plus vite ? – Quoi ? – Oui : tu comprends, quand on vient de les mettre dans l’eau, le bout est déjà très loin.
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Sa maman vient de chanter : Il y a longtemps que mon cœur aime…
– Maman, est-ce le cœur qui aime ? – Oui, c’est le cœur(1). – Ah !… Je croyais que c’était au moins la figure.
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L’enfant a éternué. Elle ne sait pas encore diriger adroitement cette force explosive dont son nez est le siège et qu’elle ne comprend pas. Sa mère lui donne un bon conseil pour la prochaine fois. Miquette, qui trouve que la vie est bien compliquée, dit avec résignation : « Bon ! il faudra maintenant prendre des leçons d’éternuage ! »
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– Papa, quand on me donne une chose, je la trouve jolie. Et puis… après… eh bien !… je la trouve moins jolie. – Vraiment ? Est-ce que le parapluie que tante Marguerite t’a donné te paraît moins joli que le premier jour ? – Maintenant, je le trouve lourd.
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Elle est allée faire une promenade dans la forêt. À son retour elle veut se laver les mains ; et pour me faire comprendre que cela est nécessaire, elle me tend son pouce en me disant : « Goûte-le : il a le goût des feuilles… Tu sais : ce mauvais goût qu’il a quand on a touché des feuilles. »
Car Miquette n’a pas encore perdu l’habitude de sucer son pouce. Son pouce lui apprend des choses que les adultes ignorent. En particulier, lorsqu’elle recommande à sa maman de ne pas acheter un certain savon de toilette enveloppé dans du papier rouge, elle a ses raisons.
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Sa maman est occupée à mettre des fleurs dans des vases.
– Regarde, maman : celles-ci ont séché.
Et contente d’avoir pu prononcer correctement ce mot difficile : « séché », elle ajoute : « Tu as entendu, maman, comme j’ai bien dit ? – Non, je n’ai pas entendu. Comment as-tu dit ? »
Miquette recommence : « Ces fleurs ont sécé… ; non, ces fleurs ont séké…, ont chessex… » Et, furieuse : « Maintenant, je ne peux plus. Pourquoi n’as-tu pas écouté quand je l’ai dit ? »
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En dépit de mes exhortations, Miquette ne se décide pas à boire son lait.
– Oh ! Miquette ! Tu n’as pas envie de me faire plaisir ? – Mais oui, papsi. Seulement, c’est ce qui ne va pas ensemble : moi, je n’ai pas envie de le boire. Alors comment faire ?
Et elle ajoute :
– N’est-ce pas, ça ne va pas ensemble ?
(Ah ! ce qu’il y en a, en nous, de ces choses « qui ne vont pas ensemble » !)
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La justice des parents.
J’écris une lettre dans la salle à manger. Ayant achevé la quatrième page, je me lève pour aller chercher une seconde feuille de papier. Miquette en profite aussitôt pour grimper sur ma chaise ; et, quand je reviens, elle me dit : « Papa, je te donne ma place. » Pressé et un peu énervé, je réponds : « Non, Miquette, je ne veux pas que tu prennes ma place. Descends, Miquette… Miquette, je vais me fâcher… » Alors, les yeux pleins de larmes, l’enfant me fait cette objection : « Une autre fois, tu ne t’es pas fâché. Tu as seulement dit : Mais, mais, mais, mais… qui est-ce qui m’a pris ma chaise ? » Et en reproduisant ces mots, elle imite la grosse voix de bon croquemitaine que j’avais prise un jour, dans des circonstances identiques.
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Elle a trouvé le bouchon d’une bouteille de champagne. Ce petit bonhomme en liège, très serré à la taille, l’amuse. « Regarde papa, il n’a pas de jambes. – En effet, c’est un cul-de-jatte. – Et tu pourrais dire, papa, qu’il est aussi cul-de-bras. »
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C’est le matin. Miquette est debout sur son lit. Elle s’habille. Le spectacle de ses modestes frusques la fait réfléchir ; et, soudain, elle crie à son papa qui se promène dans le vestibule : « Papa, est-ce que les reines portent des pantalons ouverts, ou fermés ? » Le père, qui est un homme instruit, n’hésite pas. Il répond : « Fermés. »
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Miquette joue à la « dame » avec sa maman. Causerie dans un salon.
Sa mère : « Avez-vous des enfants, Madame ? »
– Miquette : « Oui, Madame : je viens d’avoir quatre jumeaux. – Est-ce que vous les nourrissez vous-même ?
– Oui, Madame. – Mais, Madame, comment pouvez-vous les nourrir, puisque vous n’avez que deux « poitrines » ?
– Eh bien ! Madame, j’en nourris deux et pendant ce temps, ma sœur nourrit les deux autres. »
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Elle m’a demandé de dessiner quelque chose. J’ai dessiné un pauvre vieux, courbé, loqueteux et misérable. Il est de profil et l’on ne voit que sa jambe gauche. Elle le contemple et dit : « Fais-lui son autre jambe, pour qu’il ne soit pas encore plus pauvre. »
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– Papa, quand il ne tonne pas, où est-ce qu’il est, le tonnerre ?… Et quand il n’y a pas d’éclairs, où est-ce qu’ils sont, les éclairs ?… Et puis, dis-moi : quand tous les gens seront morts, est-ce qu’il y aura encore des jours ? Voyons !… Est-ce que tu ne sais plus parler ?…
(Au baccalauréat, on nous donnait dix minutes pour réfléchir.)
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Miquette cause avec une amie de sa grande sœur. Contente de montrer son savoir nouvellement acquis, elle lui dit : « Tu sais ; je sais déjà que je mourrai. »
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Miquette est au lit. Elle a eu pour son dessert d’admirables cerises ; et son émerveillement continue. Je travaille dans la chambre voisine. La porte est ouverte. Silence. « Papa, quand je serai morte, est-ce qu’il y aura encore des cerises ? » Trois secondes s’écoulent. « Oui, chérie, il y en aura encore. » Un silence fragile remplit de nouveau l’appartement. Le père et l’enfant songent qu’ils voudraient ne jamais mourir.