NOS ENFANTS
J’ai passé récemment une soirée avec un père de famille qui m’a parlé des difficultés décourageantes auxquelles il se heurte lorsqu’il essaie d’accomplir sa tâche d’éducateur.
– Je vois très clairement, m’a-t-il dit, ce qu’il y aurait à faire pour corriger mon fils ou ma fille lorsqu’ils sont en train de contracter une mauvaise habitude. Pour cela, je devrais avoir, simplement, de la patience et de la fermeté. Mais c’est précisément ce qui est difficile. Je travaille beaucoup ; et, le soir, quand je rentre, je suis fatigué. Si je l’étais moins, j’aiderais mon garçon, qui est un écolier paresseux que n’intéressent pas les brillantes études qu’on lui fait faire. Il fut un temps où je lui servais d’entraîneur lorsqu’il préparait son histoire, sa littérature ou ses mathématiques. Cela dura trois semaines, et cette collaboration faisait de nous deux bons amis. Des affaires urgentes – étaient-elles si urgentes que ça ? – m’empêchèrent pendant quelques jours de continuer. Une fois ou deux, nous avons recommencé ; mais j’ai manqué de persévérance. Et puis, il faudrait être moins égoïste. Quelquefois, j’aime mieux me plonger dans une lecture attrayante que de m’occuper de mes enfants. En devenant père, on continue à être, n’est-ce pas, l’individu qu’on était auparavant ?
Je leur donne souvent aussi un mauvais exemple. Fatigué et irritable, je me fâche contre mon fils qui se ronge les ongles, en dépit de mes bons conseils. Mes colères sont de courte durée, mais trop fréquentes ; et voici que ma fillette est aussi colérique que moi. Il m’arrive de le lui reprocher avec emportement. Quelquefois, j’ai peur : je crains que mes gronderies ne deviennent une « habitude ». Il y a beaucoup de familles dans lesquelles on se parle sur un ton désagréable qui, insensiblement, est devenu le ton naturel.
Ce qui m’empêche, dans certains cas, d’être sévère pour mes enfants, c’est leur évidente irresponsabilité. Je retrouve en eux ma propre nature. En venant au monde, ils me ressemblaient déjà un peu et ils étaient déjà condamnés à commettre quelques-unes des fautes que j’ai commises. Ainsi, ma fillette attend toujours avec une impatience douloureuse, qui peut la rendre insupportable, les bonheurs qu’on lui a promis. Il lui semble que la vie ne lui sera plus possible si son désir n’est pas bientôt exaucé. Et moi, qui ai connu les déceptions qu’elle connaîtra à son tour, mais qui ne peux rien lui dire, je la prends dans mes bras et je n’éprouve pour elle que de la pitié. Ah ! la race humaine s’éteindrait bientôt si l’individu n’obéissait plus à des instincts aveugles !
Donc, je m’attendris et je suis désarmé lorsque mes enfants me ressemblent trop. Mais j’ai aussi des scrupules paralysants quand ils me ressemblent trop peu. Vous me direz que tous les êtres jeunes doivent apprendre à aimer le Bien, à détester le Mal et qu’il faut cultiver en eux certaines vertus qui ont une valeur universelle incontestable. Sans doute. Mais quelles sont les vertus qu’il faut mettre au-dessus de toutes les autres ? Car, en matière de morale comme en matière de cuisine, nos goûts diffèrent. Il y a plusieurs Modèles. Par exemple, j’aime mieux un homme sincère, intelligent, sociable et souriant qu’un individu volontaire, dur et énergique. Mais ai-je raison ? Je déteste la cruauté. Il y a des formes de l’habileté qui me dégoûtent parce qu’elles ressemblent trop à de la ruse. Or, cette habileté qui me déplaît sera pour certains négociants et pour beaucoup de politiciens une qualité nécessaire. Enfin, si je reproche à tant de jeunes filles modernes d’être si prudentes et si calculatrices, d’avoir si peu de sensibilité et de spontanéité, n’est-ce pas parce qu’elles me privent d’un spectacle gracieux ? Le jugement moral que je porte sur elles est dépourvu de solidité. En définitive, beaucoup d’êtres humains lutteraient avec moins de succès contre les difficultés de la vie s’ils avaient les vertus « de luxe » que je voudrais trouver en eux. Et voilà pourquoi je me dis quelquefois : Tant mieux ! lorsque je constate que mes enfants ne se conforment pas à mon « idéal ».
Un enfant, lorsqu’il est encore très jeune, a déjà une personnalité originale ; et ses parents devraient très vite se préparer à juger sans malveillance l’étranger qu’ils découvriront en lui. Je n’ai pas la quiétude de ces éducateurs qui possèdent toujours une Règle morale solide sous laquelle ils s’efforcent de plier la mauvaise nature de leurs élèves. Quand je verrai mon fils et ma fille s’éloigner de moi, j’en éprouverai du chagrin, mais je ne pourrai pas leur reprocher leur désobéissance et leur ingratitude.
J’ai rassuré de mon mieux ce père scrupuleux et indécis. Je lui expliquerai un jour que la médiocrité du régime éducatif auquel tous les enfants ont été soumis n’a pas empêché l’humanité de « progresser » et la vie de continuer.