UN JOURNAL NÉCESSAIRE
Si, au lieu de continuer à être Balthasar-le-Simple, j’étais, demain matin, le monsieur qui s’est rapidement enrichi en fabriquant des munitions ou en livrant à l’étranger les fromages de sa patrie, je commencerais, cela va sans dire, par être bon pour les pauvres. Puis, ayant assuré l’écoulement hebdomadaire et automatique de mes libéralités, j’irais dire à ma fidèle Mélanie d’améliorer désormais mon ordinaire. Ce faisant, je laisserais voir encore dans mes préoccupations une pointe d’altruisme, car mon humeur dépend essentiellement de la qualité de mes repas. Après cela, je n’aurai plus qu’un seul souci : être élégant.
La voilà, la question difficile que le Parvenu se pose tout de suite : « Que dois-je faire pour acquérir la vraie élégance ? » Les moyens qu’il emploie d’habitude pour résoudre ce problème sont connus : il achète une automobile ; il se fait habiller par le meilleur tailleur de la ville ; il organise des fêtes de charité et il se fait recevoir chez M. le baron du Charbon et chez Mme la baronne d’Aluminium. Moi, je ferais comme lui ; car chaque classe de la société impose à ses membres ses corvées spécifiques qu’il leur est difficile d’éviter. Mais je ne me contenterais pas de cela. J’ai réfléchi à la chose, car on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ce sont toujours les époques disparues qui nous fournissent les modèles de l’élégance authentique. J’ai donc cherché dans le passé et j’ai trouvé. C’est aux grands seigneurs de l’ancien monde romain que je voudrais ressembler. Ces gens-là avaient vraiment de l’allure. De leur histoire prestigieuse je ne veux d’ailleurs retenir qu’un point. Il y avait chaque année, à Rome, sous le règne des Antonins(2), trois jours de fête durant lesquels les esclaves avaient le droit de dire à leurs maîtres les plus dures vérités. Osaient-ils tout dire, ou bien, en prévision du quatrième jour, adoucissaient-ils l’expression de leurs légitimes sentiments ? Qu’importe !
Je veux donner à cette coutume la signification qui me plaît ; et je sais ce que je ferais demain matin, si j’étais subitement devenu le Riche resplendissant : je donnerais aux Mécontents une Voix pour crier ; je fonderais un périodique illustré dans lequel des artistes en liberté taperaient avec entrain sur le Mufle éternel ; j’enverrais cent mille francs aux administrateurs de L’Arbalète, dont la publication a dû être interrompue, pour que ce brave journal satirique reparaisse.
Ma tante Ursule, qui depuis trente ans ne lit que le Journal des Purs, et mon oncle Firmin, qui croit que le journal de son parti dit tout, jugeront mon idée avec sévérité. C’est leur affaire. Quant à moi, enrichi par les fromages ou par les obus, je sentirais confusément que mes mérites ont été récompensés d’une manière exagérée ; et je supporterais sans indignation les sarcasmes du Pauvre. N’y aurait-il pas une trop grande inégalité entre les hommes si ceux qui peuvent s’offrir tous les fruits de la terre pouvaient compter, en outre, sur le respect universel ? La Nature, toujours prévoyante, leur donne généralement un ventre en forme de cible pour attirer l’attention des francs-tireurs de la Critique sociale.
Millionnaires de la guerre, faites un beau geste : fondez pour nous L’Arbalète nouvelle. Vous pourrez compter sur notre ingratitude : nous tirerons sans relâche sur tous ceux qui menacent de devenir les maîtres des hommes.
Tout ce que l’humanité parvient à réaliser est, peut-être, inévitablement médiocre ; et nous saurons sourire en luttant pour les vieilles chimères de notre race. Mais il ne faut pas que l’individu perde la conscience de son imperfection. Puisqu’il existe de nombreux journaux dont la fonction est de conserver l’illusoire démocratie dont les habiles s’accommodent si bien, il faut qu’il y en ait un pour formuler les absurdes et indestructibles aspirations de l’âme humaine. Il nous faut un journal, libre et joyeux, qui conspue inlassablement les Poseurs, les Puissants et les Satisfaits au nom de la sincérité et de l’impossible Justice.