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Classiquesen Ligne

LA DÉTENTE CORDIALE

Lecteur, je vais te donner un bon conseil. J’ose prendre cette liberté, car je n’ai rien à craindre de ta légitime irritation : je ne serai pas là quand tu recevras ce billet.

Lecteur, puisque le manque de combustibles oblige ton patron à fermer pendant quelques jours le Bureau où tu retournes chaque matin, profite de ces vacances pour méditer un peu sur ta vie.

Demain, aux heures où, habituellement, tu es penché sur tes registres, tu seras à la maison. Redevenu libre trop brusquement, tu te sentiras un peu dépaysé ; car depuis longtemps ton métier a mis de l’ordre dans tes semaines. À onze heures, tu sortiras ; tu achèteras des cigarettes et tu iras prendre un vermouth pour te prouver à toi-même que tu es en vacances. Mais, d’abord, regarde ta femme et ton enfant. Leurs visages te rappelleront d’excellentes intentions que tu as eues et que tu es en train d’oublier.

À l’ordinaire, tu es pressé. Mercredi, tu étais si pressé au moment de sortir que tu as eu juste le temps de flanquer une claque à ton petit Marcel qui ne t’obéissait pas assez vite. Il allait le faire, mais il était moins pressé que toi.

Hier soir, après souper, tu t’es avancé si précipitamment vers la porte que tu t’es heurté à une corbeille, posée au milieu du corridor. Et tu as répondu avec mauvaise humeur à ta femme qui avait des raisons pour excuser la domestique. Où courais-tu ? Craignais-tu d’arriver en retard à ton Comité, ou bien allais-tu chanter avec tes amis du Chœur d’hommes ?

Tu es très souvent pressé, et cela te rend irritable. Que vas-tu donc chercher dans le désert de la vie ? Reste plutôt, quand tu le peux, dans l’oasis où tu viens te reposer chaque soir et où tu pourrais rafraîchir ton cœur. Demain matin, joue avec ton enfant ; cette fête imprévue l’émerveillera. Reste son ami aussi longtemps que possible. Si tu es toujours distrait, toujours préoccupé, il s’éloignera assez vite de toi sans que tu t’en aperçoives.

Et songe aussi à celle qui souffrira de toutes tes fautes et qui est menacée par les mêmes dangers que toi.

Tu n’es pas le plus égoïste des hommes. C’est parfois à des rendez-vous d’affaires que tu cours. Tu voudrais gagner plus d’argent pour les tiens. Mais demande-toi si tu ne fais pas un mauvais calcul. Si tu mangeais sans hâte, si tu avais la bouche moins sèche, tu pourrais mettre moins de beurre sur ton pain. Si tu pouvais t’arrêter et ne plus te laisser tenter par des choses lointaines ; si, pour une heure, tu pouvais ne t’intéresser qu’aux êtres qui sont toujours à côté de toi, tu reconnaîtrais peut-être que rien n’est meilleur que l’ordinaire de la vie.

Être vivant ; voir au printemps le ciel lumineux à travers le feuillage : quel prodigieux miracle !

Lecteur, c’est à moi-même, c’est à nous tous que je donne un conseil. L’homme moderne a inventé d’ingénieuses machines à faire du bruit ; et nous entendons trop bien tous les appels qui traversent l’espace. Pour des œuvres intéressantes, pour de nobles utopies, pour des tâches urgentes, on demande partout des collaborateurs. Mais la puissance de notre cœur n’a pas augmenté, et l’individu le plus énergique n’a pas même vingt-quatre heures par jour pour agir.

Ne mettons pas trop de choses dans notre vie. Essayons de ne plus être pressé. Laissons nos nerfs se détendre. Notre agitation nous empêche de voir clair en nous-mêmes. Arrêtons-nous ; et peut-être verrons-nous se former, au fond de notre pensée redevenue limpide, l’image de ce qu’il faut aimer.