LE DÉBOCHAGE DE L’HUMANITÉ
Dans un de mes derniers rêves, je me suis trouvé en face d’un gros quadrupède, moitié vache, moitié mouton, dont les yeux étaient intelligents et doux. Il était tenu en laisse par un gendarme qui me le présenta en disant : « C’est l’Humanité ! » Je regardai l’animal avec sympathie. J’avais souvent entendu parler du travail formidable qu’il accomplit chaque jour et de la bonne grâce avec laquelle il se laisse tondre. Son gardien me dit : « Quand elle se fâche, elle est terrible. » Je lui répondis : « Il faut donc faire tout ce qu’on peut pour qu’elle ne se fâche pas. » En m’en allant, j’appliquai trois claques amicales sur la croupe de l’Humanité en murmurant : « Bonne bête, va ! »
En ce moment, je ne rêve plus. Mais si j’en avais l’occasion, j’appliquerais encore quelques claques fraternelles sur la croupe de la bonne grosse bête. En dépit du vernis qu’il doit à des siècles de civilisation, l’homme moderne ressemble peut-être plus profondément que je ne le crois à la bête humaine des temps primitifs. Mais pour me rendre misanthrope, il ne suffirait pas de me prouver que les êtres de ma race sont condamnés à ne jamais s’écarter beaucoup du type originel. Les humains ont fait de louables efforts pour réfréner en eux les instincts brutaux et pour avoir de la tenue, en société. Je dirais même qu’ils me plairaient davantage s’ils parlaient avec moins de mépris de la Famille animale dont ils sont les descendants.
C’est sur un autre point que je veux insister. Le baron de Villeneuve, qui (s’il faut en croire ses Mémoires) se comporta, sur le radeau de la Méduse, comme le plus grossier des cannibales, se fit remarquer plus tard par l’exquise distinction de ses manières dans les maisons aristocratiques où il allait dîner. Car le fond de la nature humaine, quelque immuable qu’on le prétende, ne se manifeste pas dans toutes les circonstances de la même façon. En particulier, des repas réguliers, substantiels et délectables feraient beaucoup pour l’adoucissement des mœurs.
La violente secousse de la guerre a fait remonter du fond de l’âme humaine une boue affreuse qui était en train de se solidifier lentement : la boue originelle. Je l’ai déjà dit un jour à mes contemporains : il ne faut pas trop agiter l’homme avant de s’en servir.
Quand les monarques et les démagogues veulent utiliser le courage des êtres obscurs qui composent le peuple, ils leur disent : « Vous êtes des héros. » Mais, lorsqu’ils sont entre eux, ces habiles ne se gênent pas pour déclarer que la multitude crédule est composée de brutes. Moi, qui ne suis pas un politicien, je voudrais pouvoir crier à tous les humbles de la terre, rassemblés autour de ma tribune : « Vous n’êtes pas des brutes. Et vous n’êtes surtout pas des héros. Vous êtes de pauvres humains, obligés de travailler beaucoup pour ne pas mourir de faim. Vous avez de petites âmes, un demi-courage et une intelligence paresseuse. Mais, en général, vous n’êtes pas méchants ; et vous avez déjà réalisé de grands progrès dans l’apprentissage de la sociabilité. Ne vous faites pas une idée exagérée de votre puissance et de vos droits ; et renoncez à la pratique des grandes vertus que les phraseurs vous enseignent et qui ne sont pas faites pour vous. »
Je dis qu’un immense progrès moral sera réalisé quand les hommes auront renoncé pour toujours à être des héros. (Que vont dire Etienne et Ferdinand, héros de cabinet ?) Les foules ne savent être héroïques qu’à la manière des animaux. Pour servir l’Idée, elles ne connaissent qu’un moyen : la grande tuerie. Il faudrait laisser l’héroïsme à quelques individus de qualité supérieure, capables de se sacrifier sans disposer de la vie des autres. Comme la vie pourrait être agréable si tous les hommes possédaient seulement quelques vertus de second ordre, s’ils étaient tous polis, sociables, loyaux et tolérants !
En 1914, les « Boches » ont voulu ajouter quelque chose à la grandeur de leur patrie. Mais parce qu’ils se sont groupés en troupeaux immenses derrière un berger qui avait une « Idée » ils sont redevenus des bêtes. Ils ont détruit des millions de cœurs et de cerveaux où il y avait des idées beaucoup plus belles. Toute la boue de la terre a été remuée ; et, maintenant, il faudra quelques siècles de plus pour que l’âme humaine se clarifie.
Il y a trop de mensonges dans l’éducation qu’on donne aux hommes. Puisque leurs existences sont composées de petites choses, il ne faut pas les exalter avec de trop grands mots. Ces grands mots, qui n’ont pas le pouvoir d’ennoblir leur nature, entretiennent leur orgueil stupide et malfaisant.
Je souhaite que les missionnaires de l’avenir travaillent avec persévérance et courage au débochage de l’humanité. Car il y a des « Boches » partout. Il y a partout des peuples qui invoquent leurs « droits historiques » pour dépouiller leurs voisins. Il y a partout des individus prêts à tuer leurs semblables au nom de l’Idée.
Hommes, mes frères, souvenons-nous de notre ancêtre, la brute ; et ne refaisons pas certains gestes héréditaires. Tâchons de vaincre la bête qui est en nous. Ce serait le vrai héroïsme. Sachons reconnaître ce qu’il y a d’incertain et d’incomplet dans nos vérités. Aucune cause, aucune idée, aucune religion ne mérite que, pour elle, on détruise les cœurs et les cerveaux humains.