À QUOI ELLES PENSENT
À un moment de l’histoire où ceux qui voudraient apporter aux hommes de l’optimisme et des croyances, se demandent si tout le progrès humain n’est pas illusoire ; à une époque où les êtres sensibles s’enthousiasment pour la plus noble des causes, ou bien sont découragés par le spectacle des misères les plus affreuses ; en des temps où l’école laïque et obligatoire enseigne à tous les enfants du monde occidental l’amour du Beau, du Vrai et du Bien, voici ce que se disent dans leur « Correspondance » (où je me suis permis de mettre le nez) les abonnées de quelques journaux mondains. J’ai trouvé dans de vieux numéros de Fémina et dans les numéros récents de La Mode, les passages que je vais reproduire. Les uns et les autres expriment les mêmes préoccupations. La guerre n’a pas modifié l’Eternel féminin.
Écoutez Fleurette.
« Peut-on me dire si, pour amincir le nez, il faut le frotter avec un oignon de lys ayant bouilli dans l’eau, et si cette opération n’offre aucun danger ; car j’ai un oignon et ne sais comment m’en servir. »
Fleurette, croyez-moi : ne frottez pas votre nez trop énergiquement.
Marinette, très indécise, nous parle en ces termes :
« Je possède un teint très blanc de blonde et une chevelure qui tend à brunir de plus en plus. Faut-il m’éclaircir les cheveux, ou conserver cette teinte brune qui contraste avec mon teint ? Quel sera le plus seyant ? » Marinette, ne teignez en clair que l’une des deux moitiés de votre chevelure. Vos amis pourront alors vous dire si c’est du côté gauche ou du côté droit que vous êtes la plus jolie. Et vous saurez ce qui vous reste à faire.
M. M., de Paris, nous fait cet aveu :
« N’ayant aucune conversation, serais reconnaissante à la personne qui pourrait m’indiquer la façon d’en acquérir. »
Ma pauvre M. M., il n’y a rien à faire. Mais si vous écoutez attentivement ceux qui parlent dans les salons, vous serez fière de représenter le Silence.
Orpheline nous demande :
« Quelles phrases prononcer, durant une visite de condoléances, à des personnes avec qui je me trouve en relations assez suivies, mais sans caractère d’intimité ? »
Puis, c’est E. M. qui prend la parole :
« Quels cadeaux une malade reconnaissante peut-elle offrir à son docteur ? Le docteur est encore jeune et la malade aussi. Dans ce cas, serait-il indiscret d’offrir un palmier, ou toute autre plante verte ? »
Mais non ! mais non ! Offrez le palmier. Un palmier n’est pas un symbole inconvenant.
Quelles âmes ! Ne pas oser offrir un palmier à son médecin avant de savoir si « ça se fait ! »
Future fiancée voudrait qu’on lui indiquât :
« Un diminutif du prénom de Michel, s.v.p. »
N’est-ce pas navrant ? Voilà une fiancée qui adore Michel et qui n’a pas assez d’imagination pour lui dire avec tendresse, en lui passant la main dans les cheveux :
– Mon petit Mimicho ; mon Michel-Ange ; mon gros Michelard ; mon Vermichel, je t’aime.
En voici une qui ne veut pas se marier étourdiment :
« Une lectrice pourrait-elle renseigner Carillon normand sur la situation actuelle et future d’un surnuméraire dans les postes ? Croit-elle qu’on puisse vivre aisément à deux dans cette situation ? »
Je me rappelle une de ces dames (c’était avant la guerre) qui aurait voulu savoir si elle devait s’incliner aussi profondément devant l’ambassadeur d’Italie que devant celui de Russie (!).
Mais les questions que ces chéries posent le plus souvent sont les suivantes :
« Comment s’adoucir la peau des jambes ? »
Celles de Montmartroise fiancée sont plutôt rugueuses. L’eau oxygénée qu’elle emploie n’a réussi qu’à blondir ses poils et n’en a pas fait tomber un seul. Doit-elle continuer ?
« Camélia assure de sa reconnaissance l’aimable lectrice qui la renseignera pour la réalisation de son grand désir : se développer la poitrine au moyen de plantes. » Et il y a des centaines de ces malheureuses qui cherchent « le moyen de grossir de la poitrine seulement ».
Pour finir, j’en ai trouvé une à laquelle je pourrai, heureusement, donner un bon conseil :
« Une aimable lectrice aurait-elle la gentillesse d’indiquer à Aimer, espérer, pardonner toujours(4) un remède radical pour la destruction des cors aux pieds, et quelle nourriture donner aux poissons rouges ? »
Écoutez, mon enfant : donnez vos cors à vos poissons rouges. Il est infiniment probable qu’ils ne reviendront pas.