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Classiquesen Ligne

L’ÉLÉPHANT, LA POULE ET LE TSAR

Cet été, un explorateur marseillais m’a affirmé qu’il a assisté autrefois, dans une forêt presque vierge de l’Afrique centrale, à la naissance d’un éléphant. « Ce fut, me dit-il, un spectacle grandiose. L’éléphanteau, qui ne devait pas peser plus de cent vingt kilos, commença par se frotter les yeux avec sa trompette. Il jeta un regard étonné et circulaire sur le monde ; puis, sans hésiter, il se mit à faire les gestes héréditaires. Le père, dissimulé derrière un baobab, était plus ému qu’il ne voulait le laisser voir. Le fait est que son descendant lui ressemblait d’une manière frappante.

« Comme je voyageais pour le compte de l’Académie des Sciences, je pris mon calepin et, sûr de ne pas me tromper, j’y écrivis ces mots : Les éléphants se suivent et se ressemblent. »

Tel fut le récit de mon ami l’explorateur. Sentant confusément l’importance de ce qu’il venait de me dire, je résolus de compléter ses observations. Les éléphants sont rares dans la campagne vaudoise ; mais on y trouve des poules. Je pus en observer une au moment où elle donnait le jour à un héritier. Ah ! sapristi ! la loi de succession n’est pas du tout la même pour les poules que pour les éléphants. La poule mit au monde un rejeton d’une blancheur immaculée, qui avait sensiblement la forme d’un ellipsoïde de révolution et qui ne donnait aucun signe de vie. Je m’éloignai prudemment de ce corps insolite et j’allai faire part de ma découverte à un professeur. Il me rassura en me disant que de cet ellipsoïde sortirait bientôt un poussin poilu, lequel, en grandissant, se transformerait en animal à plumes et finirait par ressembler énormément à sa mère ou à son père. « Les poules, moins franchement que les éléphants, mais avec la même obstination, font des petits à leur image. »

Je racontai à ce savant que j’avais vu un jour dans L’Illustration, en photographie, un tsar et son tsarévitch qui se ressemblaient déplorablement. Il me répondit que ce nouvel exemple confirmait une loi naturelle résumant d’innombrables observations faites sur les harengs, les vaches, les poux, les girafes, les Auvergnats, les zèbres, les limaces, les phoques, les gens du monde, les caïmans et tous les autres animaux qui peuplent le globe. Tous les êtres vivants semblent vouloir obéir à une même consigne : chacun perpétue sa forme particulière. Tous procèdent comme si leur principal souci était de propager leur propre manière d’être. Et ceux qui sont laids le font avec autant de fatuité que ceux qui sont beaux.

Ce manque universel de modestie a quelque chose d’exemplaire ; et l’on en peut tirer une règle de conduite. Tenez : n’arriva-t-il pas malheur, un jour, à une grenouille qui essayait de se faire aussi grosse que le bœuf ? Elle fut punie parce qu’au lieu de réaliser avec une légitime fierté le type « grenouille », elle voulut singer les êtres d’une autre race.

Voilà ce que je me disais, le 31 décembre, à minuit, en ce moment de l’année où, régulièrement, je prends, avec un verre de vieux Bourgogne, de bonnes résolutions pour l’avenir. Et je croyais comprendre le conseil que la Nature donne à chacun de nous. Elle me dit : « Tu représentes l’une des nombreuses variétés humaines que j’ai créées. Exprime avec ta propre voix tes propres sentiments. Les autres diront le reste. Ne te laisse pas intimider par les intolérants qui, pour faire taire leurs adversaires, parlent au nom de la Vérité et de la Vertu. Leurs aspirations ne sont pas plus légitimes que les tiennes. Mais, pour assurer leur domination, ils emploieront la brutalité et la ruse ; car, dans la société des hommes, la lutte entre les espèces se poursuit comme dans les forêts et dans les eaux de l’Océan. Si tu ne veux pas être vaincu, applique-toi donc à créer dans le monde, avec ceux de ta race, l’atmosphère morale dont vous avez besoin pour vivre. En imitant les autres, tu augmenterais leur puissance. Au modèle qu’ils te proposent, oppose le tien. »