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Classiquesen Ligne

LES NOMBRES

Éléonore veut nous prouver la noblesse de ses sentiments et la finesse de sa nature poétique en affichant beaucoup de dédain pour tout ce qui peut se traduire par des chiffres. Elle est manifestement fière de n’avoir jamais rien compris à l’arithmétique.

Éléonore a tort. D’abord, il ne faut jamais dire avec satisfaction : « Je n’y comprends rien », car le premier imbécile venu pourrait en dire autant. Et puis, pour les poétesses agitées, comme pour les prosaïques négociants, les nombres ont une importance fondamentale. Écoutez, Éléonore. Votre élégance serait de qualité moins fine et vous auriez moins d’assurance dans le caquetage si le revenu de votre mari s’exprimait par un nombre ayant un zéro de moins. Et, ce soir, pourquoi êtes-vous mécontente de votre souper ? C’est qu’il y avait trop de sel dans la soupe et trop d’eau dans le café. Votre cuisinière est encore une de ces malheureuses qui ignorent que le qualitatif dépend essentiellement du quantitatif. Quand on les méprise, les nombres se vengent. D’ailleurs, vous étiez déjà fatiguée et maussade en rentrant : votre mari vous avait fait parcourir un trop grand nombre de kilomètres à pied. Ne lui en voulez pas : il vous aide à maigrir. Or, vous seriez heureuse de voir diminuer le nombre des kilogrammes que la balance accuse quand on vous pèse.

Ce nombre n’a pourtant rien d’excessif. Telle que vous êtes, chère Madame, on vous trouve gracieuse. Mais vous le seriez certainement moins si le nombre qu’on obtient en divisant la longueur de votre dos par celle de vos jambes était trois fois plus grand. On dit aussi que vos dents sont très jolies. Pour qu’on le dise longtemps, faites en sorte que leur nombre ne diminue pas trop vite.

Tous ceux qui vous jugent n’ont malheureusement pas la même bienveillance : on a regretté que dans votre dernier poème sur l’Humanité le nombre des vers soit beaucoup trop grand et le nombre des idées beaucoup trop petit.

Croyez-moi, Éléonore : tous les nombres ne sont pas dénués d’intérêt. Quand votre petite Henriette aura la fièvre, vous regarderez avec angoisse ou avec espoir le nombre indiqué par le thermomètre.

La réputation d’une personne dépend de la fréquence des fautes qu’elle commet, c’est-à-dire d’un nombre. Et tel écrivain de ma connaissance aurait plus de talent si les adjectifs qu’il met dans ses phrases étaient beaucoup moins nombreux.

Les distances plus ou moins grandes – des nombres ! – qui séparaient autrefois les peuples ont joué, en histoire, un rôle considérable ; car, n’est-ce pas, pour pouvoir se battre, ou s’associer, il faut d’abord avoir l’occasion de se rencontrer ?

Un Parlement termine la discussion d’un projet de loi. Le nombre des députés qui voteront « oui » est-il supérieur ou inférieur au nombre de ceux qui voteront « non » ? C’est une question qui passionne le pays.

Après cette longue guerre, le nombre des jeunes hommes à marier sera sensiblement inférieur, dans certains pays, au nombre de celles qui les attendent. Et cette inégalité aura, çà et là, des effets fâcheux sur la moralité publique.

Que ceux qui ne soupçonnent pas l’importance des nombres étudient la statistique, le commerce, l’agriculture, la physique, l’astronomie – et ils verront. Pour que des êtres organisés comme nous le sommes puissent vivre, il faut que certains nombres, dans l’univers, ne soient ni trop grands, ni trop petits. Mais je ne veux pas augmenter le nombre de mes arguments ; car on me reprocherait ma lourde insistance. Et si le nombre de mes lecteurs diminuait, cela me ferait du chagrin.