ENCORE LES NOMBRES
Vous êtes restée ébahie, chère Éléonore, par tout ce que je vous ai dit, dimanche, sur l’importance des nombres. Je veux profiter de cet ébahissement muet pour compléter mon discours ; car je tiens à ce que vous vous fassiez désormais une idée un peu plus claire de votre « dépendance ».
Comme tout le monde, vous parlez souvent de la guerre ; et vous répétez que les Alliés, qui défendent une cause juste, finiront sûrement par avoir la victoire.
Je le crois comme vous. Mais, tout en étant très sûrs que la Justice est avec eux, les Alliés prennent quelques précautions. Ils savent fort bien que certaines inégalités numériques seraient, pour eux, décisives. La portée d’un canon est un nombre de kilomètres ; son calibre est un nombre de millimètres. Dans une bataille, ces nombres ont une grande importance. Et la vitesse d’une armée en marche s’exprime parfois par un nombre plus important que tous les autres. On sera le vainqueur si l’on arrive avant l’ennemi sur cette crête de montagne qui domine la seule route praticable.
Si une fée, malfaisante et toute-puissante, décuplait tout à coup le nombre des soldats et le nombre des canons dont l’Allemagne dispose, toute l’histoire du monde serait changée. Et pourtant, candide Éléonore, cette répugnante fée n’aurait pas modifié les « qualités » des belligérants.
Et, puisque nous parlons de la guerre, vous vous plaindriez moins du pain que votre boulanger vous envoie si le nombre des wagons de blé qui entrent en Suisse dans le courant d’un mois était beaucoup plus grand.
L’autre jour, avec un gros panier au bras, je suis allé sur la place du Marché, où quelques paysans avaient apporté des sacs pleins de pommes de terre. Tout le monde en voulait. Quelle cohue ! Pourquoi suis-je rentré mécontent ? Parce que le nombre des minutes durant lesquelles j’avais attendu était très grand et que le nombre de mes pommes de terre était très petit (s’il est permis d’appeler encore ça un nombre).
Les prix fixés par les marchands sont des nombres. Et ces nombres-là assombrissent, chaque jour, nos pensées ; car ce sont eux qui nous empêchent d’acheter toutes les bonnes choses que nous désirons.
Mais permettez que je regarde ma montre… Bon ! j’ai manqué mon train ! C’est le nombre des minutes indiqué par la grande aiguille qui me l’apprend. Je puis donc continuer. Mais si je m’occupe avec plaisir, chère Éléonore, de votre éducation intellectuelle, c’est que, dans votre délicieux salon, la température ne s’exprime pas par un nombre trop grand.
Comment avez-vous pu méconnaître l’importance des nombres ! Avez-vous donc oublié le vieux monsieur très riche que l’on voulait vous faire épouser ? Vous ne l’aviez pas encore vu ; mais quand on vous a dit que le nombre de ses années était 75, cela vous a suffi. Car un nombre glorieux ne l’est pas au même degré dans toutes les circonstances.
Vous-même, l’autre jour, en compagnie de quelques jeunes filles, vous n’avez pas dit votre âge avec exactitude. Et pourquoi avez-vous mal au pied ? Parce que vous vous obstinez à chausser le 37, alors que le 39 vous irait comme un gant.
Vous avez remarqué que le mari de votre amie Jeanne a un galon de moins que le vôtre sur sa casquette d’officier. Et, secrètement, cela vous a fait plaisir. Quant à votre vieille amie qui est en Écosse, vous commencez à douter de sa fidélité, pour cette simple raison que le nombre de ses lettres diminue beaucoup.
Encore quelques mots et j’aurai fini. Hier, votre petite Henriette est rentrée en pleurant : elle avait vingt fautes dans sa dictée. Il y a des nombres que le pédagogue juge avec sévérité. Vous savez être sévère aussi, mais c’est dans d’autres cas : vous reprochez au baron Salvador le trop grand nombre de bagues qui garnissent ses doigts courts et à la brave mère Gigogne les vingt-trois enfants qu’elle a faits. Ce manque de mesure vous choque. Et pourtant l’avenir appartient aux races pullulantes. Les harengs le savent bien, et les Allemands aussi.
Ce matin, j’ai grondé mon valet de chambre en constatant que le nombre des pantoufles posées sous mon lit était impair. Vous-même, Éléonore, que diriez-vous si votre marchand vous faisait essayer un gant où le nombre des doigts serait pair ?
Et croyez-vous que si le nombre des boutons de culotte qu’il trouve dans le tronc des pauvres augmentait rapidement, d’année en année, Monsieur le pasteur n’en tirerait aucune conclusion ?
J’aurais voulu parler encore à Éléonore des ordonnances des pharmaciens, de la musique, du mouvement de la terre ; mais je vois que mon long discours l’a endormie. Je vais profiter de son sommeil pour vous confier un secret. Sans qu’elle s’en doute, la malheureuse est la seconde femme d’un bigame. Et, prochainement, son mari va être puni par les justes lois pour n’avoir pas accordé assez d’importance à la petite différence qu’il y a entre le nombre un et le nombre deux.