EN PYJAMA
Les humbles diraient : « en chemise de nuit ». Les dirigeants disent : « en pyjama ». Le soir, lorsque je suis en pyjama, je ne changerais pas ma place contre celle du monsieur qui vient de s’habiller pour aller dîner en ville. Je puis faire les mouvements les plus brusques sans m’exposer à entendre craquer mon costume. (Et d’ailleurs, ce craquement ne suffirait pas pour assombrir mon humeur). Ma tête, que ne menace plus la dureté du faux-col, a retrouvé toute sa mobilité. Et, en me laissant choir avec abandon dans mon fauteuil profond, je ne me demande pas si je vais froisser l’étoffe souple dont je suis vêtu. Mon corps est redevenu libre.
Et mon esprit ne se sent pas moins libre que mon corps. Ma pensée, elle aussi, s’est mise « en pyjama ». Des moralistes sévères seraient même, par moments, tentés de lui dire, comme dans le vaudeville célèbre : « Ne te promène donc pas toute nue. » Mais cette sévérité est stupide. En ôtant le masque qu’elle porte presque constamment sur la scène de la Comédie humaine, ma pensée obéit au besoin de redevenir sincère.
Le Dantec dit quelque part que l’hypocrisie est la première des vertus sociales. Mais cette formule pourrait choquer les personnes respectueuses qui ont toujours des opinions « comme il faut » et dont la sincérité ne provoque jamais le scandale. Je me contenterai donc de dire que notre sociabilité nous pousse souvent à partager, pour quelques minutes, les idées et les sentiments de ceux avec qui nous causons. Une heure plus tard, avec d’autres interlocuteurs, nous aurons, par politesse, des paroles légèrement différentes. Et puis, avec les uns comme avec les autres, nous devons avoir l’air de nous intéresser à l’événement du jour. Nous ne pouvons pas parler au premier venu de la chose qui nous préoccupe sans cesse.
Quand je suis en pyjama, je ne me crois plus obligé de porter des jugements sur un Trotzky, sur un Lénine, sur un Caillaux, et sur d’autres gaillards qui me sont totalement inconnus. Quand je suis seul, je n’essaie pas de me faire croire à moi-même que je suis un homme très bien renseigné. Je sais bien que ce n’est pas vrai. Oui, j’aime, quand toutes les besognes de la journée sont terminées, cette heure mélancolique et douce où je n’ai plus besoin d’avoir une attitude et où je reprends conscience de ma fragilité. Je songe alors, avec un peu de honte, au toupet avec lequel j’ai énoncé des propositions invraisemblablement idiotes. Hier encore, au café, avec trois vieux messieurs aussi affirmatifs que moi, j’ai dit ce que les Alliés ont à faire s’ils veulent être réellement victorieux. Et nous montrions, tous les quatre, une superbe intransigeance. Crétins ! Ah ! ce n’est pas sans résultat qu’on oblige les écoliers, pendant des années, à parler de choses dont ils se font une idée très vague.
Mais, maintenant, seul dans ma chambre, je n’ai plus besoin d’épater les autres ; et je sais bien qu’il n’y a, dans mon pyjama, qu’un ignorant tout nu. J’ai perdu cette valeur fictive que de bons badauds m’attribuent parce que je suis avocat, député et désigné par mon parti pour remplacer Chose au Conseil d’État. Je ne sens pas en moi cette richesse véritable qui ferait mon orgueil : la force. Mon habituelle assurance n’est qu’une cuirasse. Voici que je m’attendris bêtement et que je retrouve « mon cœur d’enfant, le cœur sans tache que ma mère m’avait donné ».
Quelque chose, heureusement, me rassure et me fait sourire. Je songe à mes millions de semblables qui, tous, essaient de faire croire à l’importance du rôle qu’ils jouent dans le monde et qui, chaque soir, comme je le fais, peuvent contempler leur pauvre moi si vulnérable. Et, à la pensée de notre commune fragilité, j’ai pour eux une vague sympathie.
Mais, voilà : éprouvent-ils tous, par moments, le besoin d’ôter leur masque, ou bien existe-t-il quelque part un sinistre imbécile qui a fait broder sur son pyjama une couronne impériale et qui, pas une minute, ne cesse de prendre au sérieux le grand personnage qu’il est ?
Hélas ! il existe sûrement, le malheureux qui aurait honte de la pauvreté de son âme s’il se dépouillait du beau vêtement moral que lui a remis autrefois l’Éducateur officiel. Je connais Marcel : quand il va se coucher, il ne dépose pas sur le seuil de sa chambre ses titres, ses opinions d’homme bien-pensant et son abnégation patriotique. Et il ignorera toujours la joie qu’il y a à n’être, par moments, qu’un individu possédant des mains, des yeux et une pensée qui lutte pour être libre.