UN GESTE HÉRÉDITAIRE
Je ne voudrais pas me vanter, mais – l’occasion m’oblige à le dire – je suis de ceux qui posent des problèmes à l’humanité pensante et qui, ainsi, font quelque chose pour l’avancement des sciences. Ces problèmes, je ne les résous pas, car ce serait fatigant ; et, d’ailleurs, pour les besognes qui n’exigent que de la persévérance, il y a dans les Grands laboratoires de l’État les Esclaves du travail. Je n’essayerai donc pas de répondre à la question que je vais vous poser, à vous, chers lecteurs du sexe masculin :
Pourquoi chacun de vous, lorsqu’il rencontre sur son chemin, dans un endroit désert, un vieux gibus abandonné, un panier rond, ou bien quelque boîte métallique défoncée, éprouve-t-il le besoin irrésistible d’envoyer son pied dans cet objet inoffensif ?
Je n’affirme rien à la légère. Depuis vingt-cinq ans je fais à ce sujet des observations méthodiques. Je me suis trouvé 133 fois, dans la campagne, en plein jour, ou bien dans une rue de Lausanne au milieu de la nuit, avec un compagnon qui, joyeusement et énergiquement, a lancé son pied dans la chose insolite gisant sur le sol. Et, le plus souvent, celui que j’observais se déplaçait un peu, vers la gauche ou vers la droite, pour ne pas rater l’occasion inespérée.
En disant que, chaque fois, l’expérience a été probante, j’exagère un petit peu. Elle n’a réussi que 132 fois. Mais l’exception était un myope qui, involontairement, m’a laissé le privilège de procéder moi-même à l’exécution. C’était donc le cas ou jamais de dire que l’exception confirme la règle. Voici comment mes 133 « sujets » se répartissent :
22 paysans, 17 ouvriers, 20 négociants, 6 bureaucrates, 11 rentiers, 4 socialistes, 18 médecins, 6 libres penseurs, 5 avocats, 19 pédagogues, 2 penseurs, 1 sourd, 1 ministre du Saint-Évangile et un myope.
Je dois reconnaître que le ministre du Saint-Évangile, avec lequel je parlais de l’immortalité de l’âme, inspecta l’horizon d’un coup d’œil rapide avant de se permettre cette infraction aux règles édictées par les professeurs de tenue et de maintien.
Je n’ai pas tenu compte des observations innombrables faites sur les enfants, lesquels, infatigables, font parcourir des kilomètres à de pauvres bidons exténués. Quant aux femmes, elles m’ont déçu. Il y en a beaucoup qui n’ont pas même l’air de voir le projectile qui s’offre. D’autres, des femmes d’ordre, poussent doucement l’objet jusqu’au bord de la route. Mais l’abstention n’est pas absolument générale. Le féminisme fait de grands progrès et, parmi nos gracieuses compagnes, il en est qui se sont approprié presque tous nos gestes. C’est égal : leurs coups de pied sont plus rares que les nôtres. Leur habituelle réserve devant le chapeau tentateur(5) s’explique-t-elle par la forme de leurs vêtements, par la fragilité de leurs chaussures ou bien par un souci exagéré des convenances ? Il se peut aussi que l’hérédité y soit pour quelque chose ; car il y a eu, dans l’affreux Passé, de longues périodes de barbarie où l’homme donnait et où la femme recevait.
Conseil aux débutants. Jeunes gens, le feutre hypocrite que vous venez d’apercevoir et qui déjà vous rend joyeux, recouvre peut-être un pavé qu’un facétieux voyou a mis là exprès. Si, avant de vous en assurer, vous vous lancez à l’attaque, vos doigts de pied se retourneront peut-être, comme dit Courteline, « du côté que ce n’est pas vrai ».
J’en veux arriver à cette constatation : il y a dans l’homme moderne, en dépit des efforts de tous ses éducateurs et quels que soient les progrès intellectuels et moraux qu’il a faits, un instinct, inutile en apparence, mais qui semble bien indestructible. Le bipède humain est essentiellement un joueur de football. Tous les hommes ne sont pas religieux ; ils ne sont pas tous raisonneurs ; ils ne sont pas tous monogames ; et ils ne sont pas tous patriotes. Mais on peut voir une caractéristique des individus mâles de notre race dans ce fait que chacun d’eux éprouve, de loin en loin, le besoin impérieux d’envoyer son pied quelque part. La fréquence des voies de fait et des rixes serait donc diminuée et les derrières des humbles seraient protégés si nos édiles faisaient déposer le long des routes un plus grand nombre de ces exutoires où se déversera l’énergie inemployée des violents et des brutaux.
Ne dites pas que Balthasar est idiot. Il attire votre attention sur un fait dont il demande l’explication aux psychologues, aux biologistes, aux théologiens et aux historiens réunis. Ce fait, le voici :
Quels que soient son âge, son rang social, ses croyances religieuses et les études qu’il a faites ; qu’il retienne son geste ou qu’il obéisse joyeusement à son instinct, l’homme normal, après deux mille ans de civilisation et de christianisme, éprouve encore le besoin d’envoyer son pied à toute volée dans le galurin mélancolique ou dans le bidon sonore que le Hasard a mis sur son chemin.