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Classiquesen Ligne

VIVE LA FRANCE(6)

Montaigne a dit : « Si haut que son trône soit placé, un roi n’est jamais assis que sur son derrière. »

La Fontaine a dit : « Notre ennemi, c’est notre maître. » Et je pourrais faire bien d’autres citations qui montreraient ce qu’il y a de sainement irrespectueux et de fraternel dans l’esprit des grands écrivains français.

« Le Français est un homme pour qui les autres hommes existent. » Cette définition lumineuse fait comprendre comment les natures les plus fines et les plus aristocratiques peuvent être égalitaires. Et il faut avoir une âme bien grossière pour ne pas saisir le sens que la France de 1789 a donné aux trois mots dont elle a fait sa devise.

On a dit qu’il y a deux France. Il y en a peut-être même davantage. Mais, moi, je n’en veux connaître qu’une : celle qui depuis des siècles enseigne aux hommes à penser librement. Cette France-là a des formules qui restent vraies bien au-delà de ses frontières. On ne fait qu’appliquer ses principes en disant : « Aujourd’hui, une patrie pour laquelle les autres patries n’existent pas n’est qu’une association de malfaiteurs. » Et, en le disant, se trompe-t-on beaucoup ?

C’est un Français qui m’a appris, quand j’avais vingt ans, à respecter l’individu ; et il m’a fait croire alors en la possibilité de la Justice sociale. Sa conception de la liberté et de la fraternité, où je voyais quelque chose de normal, d’universel, de spécifiquement humain, n’était peut-être, après tout, qu’une conception française. Mais l’expérience prouve que les manières de sentir et de penser qui caractérisent d’abord les êtres de sa race sont susceptibles de se généraliser. Que de fois des rayons bienfaisants, émanant de Paris, ont fait éclore, à l’autre bout du monde, une âme nouvelle dans le cœur d’un étranger ! Et l’on n’essaie pas de se défendre contre cette hégémonie spirituelle ; car la France est une éducatrice qui sait instruire ses élèves sans les humilier.

Les Français de 1789 ont formulé les Droits de l’homme. Et ils pouvaient, effectivement, parler au nom de l’humanité entière ; car ils ne faisaient rien de plus que d’exprimer la sensibilité de tous les êtres de notre race qui, sur la route des siècles, se sont suffisamment éloignés de la brutalité originelle.

Je songe aux meilleurs d’entre eux, à ceux qui représentent leur patrie aux yeux du monde. Ceux-là ne croient plus aux histoires de Croque-Mitaine qu’on raconte aux peuples très jeunes, pour les rendre obéissants. Et ils ont aussi dépassé cet âge sans pitié où l’on s’acharne sur un camarade trop faible. Ils ne connaissent plus la Peur ; et cela n’offre aucun inconvénient puisqu’ils ne sont plus méchants.

En s’affranchissant de ce Respect qui n’est qu’un moyen de domination pour les habiles, les Français ne se sont pas affaiblis : devant les formidables canons du Prussien, ils sont restés unis et forts. Qui sait ? Il y a une forme de la générosité qu’on ne trouve que sous certains climats bénis.

Des personnes qui ont toujours pensé bien sagement ont reproché aux Français leur scepticisme. Il est vrai qu’Ernest Renan a osé dire à des jeunes gens : « ... Faites une place au sourire et à cette hypothèse où ce monde ne serait pas quelque chose de bien sérieux. » Eh bien ! il avait raison. Ceux qui prennent trop au sérieux la Vérité qu’ils croient posséder et dont ils veulent à tout prix assurer la victoire, deviennent des assassins. Le scepticisme est le bon remède contre le fanatisme. Les cerveaux humains sont encore plus précieux que les formules qu’ils élaborent.

Le Français, tel que je le vois, est le bipède humain complètement redressé. Il ne reste pas courbé devant un Maître ; et il ne veut pas ressembler au Rapace penché sur le vaincu qui a encore de l’or dans ses poches. Il sait être fort sans affaiblir les autres. Il a trouvé des paroles éloquentes pour nous aider à lutter contre la Bête, pour nous faire aimer la tolérance et la justice. Et le mot Progrès n’a aucune signification si la sociabilité française n’annonce pas l’instinct nouveau qui doit se développer chez tous les êtres et si nous n’allons pas vers des temps où l’homme n’aura plus peur de l’homme.