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Classiquesen Ligne

LA RUE MORALISATRICE

Plus d’une fois, durant ces dernières années, je me suis arrêté avec stupeur devant de belles dames en corset, assises devant la devanture de l’un de nos magasins les plus élégants. Je ne comprenais pas pourquoi des représentantes de ce sexe inimitable auquel je dois ma sœur et ma concierge venaient se présenter aux flâneurs avant d’avoir achevé leur toilette. On m’a expliqué qu’elles ne sont pas venues se mettre là de leur plein gré. Ces femmes, paraît-il, sont en cire ; et le marchand qui les exhibe a, pour le faire, des raisons faciles à comprendre.

On ne s’en est pas tenu là. Certains négociants ont fini par mettre en montre des femmes vivantes, dont la tenue – je me hâte de le dire – est irréprochable. Quand je vais à ma fenêtre, j’en vois une qui, derrière la grande vitre d’une boutique, sous l’œil des passants, répare du matin au soir un pantalon récalcitrant. Un vieux prince Valaque, qui ne connaît évidemment pas toutes les finesses de la langue française, se croit obligé de stopper chaque fois qu’il passe devant ce stoppeur. Et je plains cette vaillante Pénélope qui n’est protégée que par une mince lame de verre contre la goguenardise et l’insistance de ce malotru. Mais ma pitié est peut-être sans objet ; car la noble femme, avec le plus parfait naturel, accomplit sa besogne sans voir et sans entendre les innombrables imbéciles qui passent devant elle.

Cette travailleuse infatigable a quelque chose d’exemplaire. Elle a sûrement fait honte à bien des macaques qui promènent leur oisiveté dans les rues. Et je me demande si l’on ne pourrait pas généraliser ce moyen d’éducation. Ah ! quel ne serait pas le progrès réalisé si la rue devenait moralisatrice ! L’éducation par l’image ; l’éducation par l’exemple ; l’éducation automatique ; l’éducation sans phrases : voilà l’idée à exploiter.

Que l’on me comprenne bien : d’un bout à l’autre de la rue, dans toutes les devantures, le promeneur désœuvré ne verra, à sa gauche et à sa droite, que des travailleurs zélés, courbés sur leur besogne quotidienne. Il lui semblera alors qu’un murmure de désapprobation s’élève sur ses pas ; et du fond de sa conscience montera une Voix qui lui dira : « Va faire ton ouvrage, paresseux ! »

Mais, surtout, quel spectacle pour les jeunes ! Quelle excellente leçon de choses ! Quelle bonne leçon de morale ! Cela vaudra bien le cinéma. Ici, l’enfant contemplera le Pédicure dans l’exercice de ses fonctions. Là, il s’arrêtera devant le cordonnier frappeur, muet, concentré et menaçant. Puis, ce sera la jeune mère allaitant son enfant ; ou bien le Penseur, cherchant douloureusement dans sa tête vide une idée à délayer pour l’article que le journal attend ; ou bien le maître d’école faisant réciter en chœur, à trente élèves attentifs, parallèles et interchangeables, la règle concernant le pluriel de « pou, genou, hibou, joujou et nounou ». Tout le long de la rue, derrière les vitrines transparentes, on verra ceux qui liment, ceux qui rabotent, ceux qui frottent, ceux qui épluchent, ceux qui grattent, ceux qui triturent, ceux qui pétrissent, ceux qui fignolent, en un mot : tous ceux qui souquent. Et l’on verra aussi, scène plus édifiante encore que les autres, la famille modèle, en train de prendre son repas sans piments. Monsieur énonce des vérités premières ; son épouse l’écoute respectueusement et, par moments, elle l’interrompt pour enseigner, avec douceur, les bonnes manières au petit Jules, lequel fourre son doigt dans la sauce, puis dans son nez.

Quand mon idée sera réalisée, notre Cité ressemblera beaucoup à une maison de verre. La vaisselle sera mieux lavée quand elle sera lavée sous l’œil de la Société. Le cuisinier, exposé à tous les regards, n’osera plus, pour composer son jus de viande, recourir « à des procédés, beaux mais extravagants, qui font la gloire des chimistes ». Et le boulanger sera bien obligé de faire son pain avec de la farine.

Les « intimités » seront réduites au strict indispensable. Les joies intimes sont des joies égoïstes et, donc, inutiles au point de vue social.

La responsabilité de celui qui vit au milieu de ses semblables est grande : à chaque instant il s’expose à donner un mauvais exemple. Dans ma Cité future, le citoyen, en travaillant, en se promenant, en éternuant, pensera aux autres. Un pour tous, tous pour un ! Étant constamment vu, l’individu aura l’attitude qu’il doit avoir, et tout naturellement, il pratiquera la vertu. Il y aura d’ailleurs, pour la lui rappeler, les six mille inspecteurs de l’État qui, avec une curiosité non feinte, observeront les allants, les assis et les venants.