FIDÉLITÉ
Il y a quelques semaines, en me promenant, j’ai rencontré un couple heureux. C’étaient, je crois, des gens de la campagne. La femme avait cette laideur irrémédiable, victorieuse, qu’aucun artifice ne peut atténuer et qui, dans la lumière du jour, éclate comme un scandale. Mais je fus moins vivement frappé par son physique désespérant que par la confiance tranquille avec laquelle elle s’appuyait au bras de son mari. Chose difficile à croire : elle pouvait compter absolument sur lui. C’était un gaillard solide et content, qui promenait courageusement dans la foule la plus laide de toutes les femmes. C’était touchant ! C’était admirable !
Hélas ! il n’y a pas d’homme complet. Le tout est plus grand que les parties ; et il n’existe pas d’individu possédant toutes les vertus de l’humanité. Ce mari exemplairement fidèle était-il très intelligent ? Avait-il assez d’imagination pour deviner la pensée des passants ? Possédait-il la notion du Beau et du Laid ? Était-il moralement supérieur à tous les êtres sensibles pour qui c’eût été une torture de se solidariser, autrement que par la pitié, avec cette guenon ?
Il y a des fidélités qui s’excluent. Musset nous parle, dans Namouna, d’un Don Juan inquiet, qui sera fidèle jusqu’à la mort, à l’insaisissable Éternel féminin. Mais, entre cette fidélité abstraite, condamnable du point de vue social, et celle du paysan inconscient dont j’ai parlé, il y a bien des degrés possibles. J’imagine que M. Pierre Loti, de l’Académie française, qui, revenu d’Afrique, du Japon, de Tahiti et d’autre part, nous a raconté ses amours multicolores, a dû continuer, dans les salons de l’Occident, à comparer des nuances après avoir comparé des couleurs sous le ciel oriental. D’ailleurs, sans être un pécheur (d’Islande ou d’ici), on sait bien qu’il existe plus d’une jolie femme. Et, quand on est marié, c’est déjà commettre, en pensée, une infidélité d’une minute que de reconnaître la grâce incontestable de l’inconnue qui passe.
On peut être aussi plus ou moins fidèle à sa patrie. La guerre nous oblige à prendre parti. Mais, en temps de paix, beaucoup d’hommes s’éloignent sans douleur du lieu où ils sont nés, et ils n’éprouvent pas toujours le besoin d’y revenir. Ils trouvent dans des pays nouveaux des êtres sociables, des arbres magnifiques et des fruits rafraîchissants. Partout, ils ont l’occasion d’exercer leurs forces. Et ils savent bientôt que toutes les aurores sont belles, que tous les couchers de soleil sont beaux.
Il est des voyageurs qui, revenus dans leur ville natale, ne veulent plus affirmer que leur patrie est la plus belle de toutes.
Et j’ai un vieil ami qui ne pourra plus jamais être l’homme d’une église ou l’homme d’un parti parce qu’il s’est trop longtemps appliqué à comprendre les croyances des autres. Par amour de la justice et de la vérité, il est devenu un « infidèle ». Dans les luttes où il se laisse parfois entraîner, nul ne peut compter sur ce partisan compréhensif et conciliateur. Mais son accueil sans défiance enchante l’Étranger. Il est déjà le représentant de cette époque lointaine et problématique où l’homme ne sera plus un loup pour l’homme.
Il y a de la force chez ceux qui sont, volontairement, jusqu’au bout, les champions d’une cause perdue. Parfois difficile à comprendre, l’exemple qu’ils nous donnent est précieux ; car la vie n’est pas devenue assez facile pour que l’opiniâtreté ait cessé d’être une vertu. Mais il est bon aussi qu’il existe des êtres inconstants, toujours prêts à sentir la beauté des choses nouvelles. Nous n’arriverons sans doute pas de sitôt au dernier acte de la Comédie humaine. Or, seuls, des hommes infidèles au passé sauront nous apprendre à aimer ce que nous n’avons pas encore vu.