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Classiquesen Ligne

NOTRE VOLUME

La vie sociale n’est possible qu’entre individus possédant les qualités « qui distinguent l’homme de la brute ».

La loi et l’usage permettent à chacun d’être totalement dépourvu de générosité et de courage. En dépit de sa bêtise, Étienne a pu fonder une famille, il gagne sa vie et il accomplit ponctuellement ses devoirs de citoyen. On peut d’ailleurs être bête sans qu’il y paraisse beaucoup ; on peut l’être avec élégance. Avant la guerre, des psychologues notoires répétaient que la volonté des hommes avait attrapé de graves maladies – ce qui n’empêchait pas la vie de continuer. Bien des trafiquants savent, par expérience, qu’il n’est pas indispensable d’avoir plus d’honnêteté que n’en exige le Code pénal. Enfin, pour parler de l’hypocrisie, il vaut certainement mieux ne pas trop ressembler à Alceste. Bref, les vertus de premier ordre sont des vertus de luxe ; on peut fort bien s’en passer.

Mais il y a des conditions nécessaires que tout individu doit remplir s’il veut jouir de la compagnie de ses semblables. D’abord, pour être reçu dans le monde, il faut avoir figure humaine. Un groin de cochon, balancé au bout d’un cou de cygne, est un attribut dont l’exhibition ne serait tolérée dans aucun salon. Il est condamné à être exploité par le directeur d’un Kursaal ou par la propriétaire d’une baraque foraine.

Si vous exhalez constamment une odeur fétide, vous serez tenu à distance comme un lépreux. Et l’on fera aussi des détours pour vous éviter si votre bouche ne laisse jamais échapper que des cris rauques et inarticulés. J’ajoute, pour ne pas être trop incomplet, qu’on ne voudra avoir aucun rapport avec le goujat qui se permettra sans cesse des manières indécentes, ni avec le violent dont la brutalité se traduira par de fréquents coups de pied envoyés dans les tibias fragiles de ses frères.

Ce n’est pas tout. Soyez beau, aimable, spirituel et très bien élevé ; ayez une haute intelligence, une grande âme et du génie : cela ne vous empêchera pas de souffrir toute votre vie de la pitié, des moqueries, de la malveillance ou de la lâcheté de vos contemporains, si vous êtes beaucoup trop grand, ou beaucoup trop petit. Le volume d’un adulte ne doit pas trop différer du volume normal assigné au corps humain. Tout excès, dans un sens ou dans l’autre, aura pour le particulier qui se le permettra des conséquences beaucoup plus graves qu’un défaut d’intelligence, de beauté, de force physique ou de propreté morale. Mon confrère B. qui, dans l’espoir de faire un mariage avantageux, va dire partout qu’il n’apprécie chez la femme que les qualités du cœur et de l’esprit, ne voudrait pas épouser la créature exquise, tendre, pieuse, jolie, gracieuse, dévouée, laborieuse et intelligente qui aurait un mètre de plus, ou un mètre de moins – je dis : un – que les femmes ordinaires. Vous me direz que cette femme minuscule, ou géante, n’existe pas. C’est vrai ; mais cela n’empêche pas que j’ai raison. Je n’aurai sans doute jamais l’occasion de prouver ce que j’affirme ; et pourtant, vous avez trop de bonne foi pour me contredire. Si nous avions une sœur haute de deux mètres cinquante, nous trouverions toutes sortes de prétextes pour ne pas la promener sur la place Saint-François, le dimanche matin, à onze heures, quand les fidèles sortent de l’église, où ils viennent de renouveler leur provision hebdomadaire de bienveillance. Et pourtant, quel serait le crime de cette malheureuse ? Nous sommes des mufles.

Quant à la mignonne quadragénaire qui ne pèserait que quatre kilos et deux hectos, ne serait-on pas tenté parfois de la soulever avec un peu trop de sans-gêne ? Si vous voulez qu’on vous respecte, ayez du poids.

Reconnaissons-le : nous n’aimons pas la fantaisie et nous ne tolérons pas, chez les autres, une trop grande originalité. Nous voulons que l’individu reste « dans le rang ». Si sa tête s’écarte trop, par en haut ou par en bas, du niveau moyen, il verra toujours des sourires sur les visages et il entendra jusqu’à la fin des ricanements. Vicieux, gâteux ou eczémateux, il pourrait compter sur notre indulgence. Mais, en ce qui concerne le volume, nous sommes intraitables : nous exigeons de chaque individu qu’il soit, à peu de chose près, « comme les autres ». Il y a des choses avec lesquelles la société ne badine pas.