L’ÉTERNEL FÉMININ
Une vieille demoiselle, qui aime à disserter sur le Bien et le Mâle, m’a fait part, dernièrement, des réflexions que lui suggèrent ses jeunes contemporaines.
– Oui, Monsieur, m’a-t-elle dit, j’éprouve un peu de honte lorsque je me promène dans les rues. Les jeunes femmes d’aujourd’hui s’habillent d’une manière indécente. Lorsque, de loin, j’en vois venir une, il me semble qu’elle est en chemise. Sa robe est beaucoup trop courte. Ce n’est pas une sévérité injuste qui me fait parler ainsi. Il faut bien qu’il y ait dans la toilette de ces personnes quelque chose qui attire l’attention, puisque, très souvent, des messieurs s’arrêtent pour les regarder passer. Il y a quelques années, à l’époque de la jupe « entravée », ces mêmes messieurs devenaient contemplatifs quand une dame montait dans un tram. Et que signifient ces hauts talons fragiles ? Vraiment ! les femmes sont en train de devenir folles. Elles veulent qu’on les regarde ; et, pour réussir, tous les moyens leur paraissent bons. Je compare mélancoliquement l’époque actuelle au temps où l’on s’habillait avec goût, avec simplicité, avec décence. Toute l’éducation de la femme est à refaire.
– Mademoiselle, permettez-moi de ne pas être de votre avis. L’éducation de la femme est faite depuis longtemps. Le Serpent s’en est chargé. De votre temps, à peu de chose près, tout se passait comme aujourd’hui. Vous n’aviez pas la jupe entravée, mais vous avez porté une « tournure ». À quoi rimait-elle, cette tournure ? Autrefois, il y a eu la crinoline, laquelle permettait aux dames du meilleur monde de cacher aux yeux des douaniers respectueux d’invraisemblables quantités de dentelles, de sucre et de tabac. La crinoline, soit dit en passant, ne vaut certes pas les robes loyales de ces dernières semaines qui permettent à une jolie femme de prouver sa valeur intrinsèque.
À toutes les époques de l’histoire et de la préhistoire, la femme, par l’éclat ou l’étrangeté de sa toilette, et par toutes sortes de manigances, s’est efforcée d’attirer l’attention du Monsieur. Celles que vous condamnez ont raison. Il faut absolument qu’on les regarde. Sans s’en douter, au moment où elles vous paraissent déplorablement futiles, elles accomplissent une fonction sacrée. Le rôle de la femme est de rendre l’homme déraisonnable pour un certain temps. Ainsi elle lui révèle une existence beaucoup plus riche que celle qu’il vivrait, si tous ses actes étaient commandés par le mécanisme simple de sa logique. Avant d’être le défenseur de l’ordre social, de la Famille et de la Propriété, la femme provoque un désordre nécessaire dans l’âme masculine. Ces gracieuses passantes qui veulent qu’on voie leurs mollets sont les mannequins automobiles de la très ancienne Maison Femina, fondée, à l’origine des siècles, par Dame Nature. Par tous les moyens, Dame Nature (qui a son idée) veut assurer la prospérité de son entreprise.
Elle n’a, pour le moment, rien à craindre. Sans les demander, la Maison Femina a obtenu de ses clients des milliers d’attestations infiniment plus élogieuses, infiniment plus éloquentes que celles dont a pu s’enorgueillir le fabricant de l’excellent vin Mariani. Mais il faut absolument qu’elle renouvelle sans cesse ses affiches, ses prospectus et son choix d’échantillons. Le passant, ondoyant et divers, réclame du nouveau.
À partir d’un certain âge, les mâles de notre race fatiguée éprouvent quotidiennement le besoin d’aller faire un interminable « jass » dans un café, avec des copains. Eh bien ! le jour où l’Éternel féminin ne parviendra plus à attirer l’attention du passant et à le détourner de son chemin, Dame Nature pourra déposer son bilan. Car, alors, ce ne sera pas à cinquante ans, mais déjà à l’âge de vingt ans que les hommes s’adonneront au jeu de cartes et à la boisson. Vigny a prédit la chose : « Les deux sexes mourront chacun de son côté. » Et ce sera vraiment dommage.