À TABLE D’HÔTE
À Monsieur H. B.,
voyageur mécontent.
Depuis que je suis le Représentant de la Société anonyme des Auto-Cuiseurs à Eau Froide, je voyage beaucoup ; et, souvent, à midi, au lieu de m’asseoir au milieu de ceux qui m’aiment, devant la soupière de mes aïeux, je dois aller chercher dans quelque hôtel « soigné », de second ordre, l’indispensable pitance.
Je ne suis pas l’ennemi des hôteliers. Je trouve pour eux des excuses lorsqu’on me rappelle qu’ils font frire parfois nos pommes de terre dans de la vaseline ; qu’ils nous servent, sous le nom de « veau », du bœuf « retombé en enfance », comme disait Taine ; et qu’ils découpent toujours le poulet de manière que chaque morceau contienne sous un volume maximum la plus petite quantité possible de matière masticable. Pour eux, comme pour nous, la vie est difficile ; et, d’ailleurs, la somme des tricheries professionnelles est la même dans chaque métier. Il n’y a que les moyens employés qui diffèrent.
Non, je ne reproche pas aux hôteliers d’avoir augmenté le nombre des toxines qui voyagent dans mon organisme. Si j’en veux à quelques-uns d’entre eux, c’est qu’ils manquent d’amabilité. Par définition, l’hôtelier doit être souriant, obséquieux, plein de prévenances. Il doit nous accueillir, qui que nous soyons, comme si nous étions de grands personnages. Il faut qu’il soit hospitalier avec cordialité. Ne nous attend-il pas toujours ? Eh bien ! l’autre jour, un hôtelier de Payerne m’a obligé à manger à table d’hôte. Étant très fatigué, je n’ai pas voulu aller à la recherche d’un hôtel plus élégant où l’on m’aurait, sans objection, installé à une petite table séparée. Je me suis donc laissé insérer entre un vieux monsieur gémissant et une énorme dame gélatineuse, en face d’un notaire qui avait un gros bouton jaune, presque mûr, au coin de la narine gauche. Au bout d’une demi-heure, le vieillard plaintif n’avait pas encore dit ce qu’il voulait.
Je suis un homme très tolérant. Je n’empêche personne d’être gémissant ou gélatineux. Tous les goûts sont dans la nature. Je voudrais seulement que l’on ne me forçât pas à manger en compagnie de gens à qui je n’ai rien à dire.
Paul Adam a jugé en termes sévères cette habitude que nous avons de nous réunir pour manger. Il trouvait ça presque malpropre. Celui qui mange n’accomplit-il pas une fonction purement physiologique ?
Je ne suis pas de l’avis de Paul Adam ; il exagère. En mangeant de bonnes choses et en buvant de bons vins, on peut prendre part à des conversations dont l’insipidité, sans cela, serait insupportable. Les repas pris en commun rendent l’homme sociable. Mais il ne faut pas que la table d’hôte soit obligatoire.
À table d’hôte, j’ai eu des voisins qui tenaient absolument à me faire part des pensées fortes que la guerre leur suggérait. Or, ces pensées, je les avais déjà trouvées dans les journaux. À table d’hôte, je me suis trouvé en face d’un homme héroïque qui s’enfonçait dans la bouche, jusqu’à la garde, un couteau « embardouflé » de mayonnaise. Croyant d’abord à une tentative de suicide, je regardai ce malheureux avec pitié. Mais, au second coup, ce spectacle me dégoûta. J’ai vu aussi un dîneur joyeux aspirer lentement un macaroni vertical qui n’en finissait pas. J’en ai vu d’autres dont la bouche laissait tomber de très haut des noyaux de cerises dans une assiette. Il y en a dont la déglutition est aussi bruyante que la mastication. Et il y en a encore qui sont inquiets parce que leur dentier va tomber. Enfin, bien des fois, au dessert, j’ai pu contempler l’homme au cure-dents : méthodique, méticuleux, fignoleur, infatigable.
Plus modeste que Louis XIV, je dis : « L’Individu, c’est moi ! » Au nom de l’individu, je demande la suppression de la table d’hôte obligatoire. La petite table isolée n’a pas seulement de l’agrément pour les délicats, comme vous et moi. Elle permet aussi à celui qui mange salement de prendre une attitude pleine d’abandon et de produire, sans choquer personne, ses bruits familiers.
Mais, malgré tout, la table d’hôte a du bon. On y rencontre parfois l’Homme Célèbre. Il dit avec autorité des choses quelconques. Il pense comme tout le monde. Et, pour nous, les obscurs, c’est consolant.