VIEILLIR
Si une fée miséricordieuse m’offrait le moyen de recommencer une existence nouvelle, j’accepterais avec empressement ; mais je lui demanderais une jeunesse très différente de celle que j’ai eue. Les êtres jeunes possèdent un trésor qui, le plus souvent, ne leur sert pas à grand-chose. Impatients et maladroits, ils gâtent les bonheurs fragiles qui passent à portée de leur main. Ou bien, c’est la timidité qui les paralyse. Et puis, éduqués d’une manière stupide, ils se font décidément de la vie une idée trop absurde.
C’est égal : je voudrais bien avoir vingt-cinq ans de moins. Mais puisque les fées ne s’adressent jamais aux gens de mon âge, je dois me contenter des émotions et des plaisirs que connaissent ceux qui vieillissent.
Dans la rue, je vois passer des jeunes gens animés qui comptent visiblement sur des joies prochaines. Je sais bien, au fond, qu’ils ne seront pas entièrement déçus. Leur faculté de désirer et de croire n’est-elle pas enviable aussi ? Je me rappelle alors mélancoliquement le mot de cette fillette de six ans qui, émerveillée par les fruits nouveaux qu’elle venait de manger, demandait à son père : « Quand je serai morte, est-ce qu’il y aura encore des cerises ? » Ah ! ils sont exquis et bien réels les fruits auxquels nous ne goûterons plus !
Dans ces moments-là, je me dis : « Voyons, pas d’attendrissement ! Ces regrets sont stériles ! Jouis plutôt du spectacle de la vie ! »
Être le spectateur de l’univers, cela ne vaut-il pas tous les autres bonheurs ? Autrefois, troublé et agité, je ne savais pas contempler le monde. Pour bien regarder les choses, il ne faut pas avoir le désir de les posséder ; il faut avoir l’esprit libre. Aujourd’hui, même quand mon porte-monnaie est vide, je regarde avec plaisir les jolis objets qui sont derrière les vitrines des magasins. Et si des humbles viennent alors s’arrêter à côté de moi, je me représente si bien leurs pensées que je suis presque tenté de leur adresser la parole.
Mais ce ne sont pas les magasins qui m’intéressent le plus. Je vois les passants. Et, avec une joie légèrement amère, mais réconfortante, je me débarrasse peu à peu des niaiseries qu’on m’avait mises dans l’esprit en me parlant de l’humanité. Car il y a deux humanités : celle qu’on nous présente dans les livres et celle qui circule dans les rues. En vieillissant, on devient capable de juger les hommes sans aveuglement, sans malveillance et sans envie. On connaît leur médiocrité ; mais on sait ce qui excuse leurs faiblesses ; et l’on éprouve pour eux une vague pitié. Ah ! comme c’est bon de n’avoir plus ce voile sur les yeux !
Il y a vingt-cinq ans, les pantins du monde élégant avaient pour moi du prestige ; et ils m’intimidaient. Maintenant je sais en quoi consiste l’existence brillante qu’ils mènent ; je sais à quoi se réduisent les jouissances de ceux qui ont peu d’intelligence et peu de sensibilité !
Peu à peu, on s’affranchit. J’ai maintenant de la sérénité dans l’esprit. Mon fidèle feutre mou, légèrement crasseux, ne ressemble pas aux chapeaux qu’on portait cet hiver ; et j’ai quelques opinions stables qui ne sont pas celles de l’auteur à la mode. (Quel peut bien être le dernier de ces messieurs ?) Qu’il est loin le temps où, au moment d’entrer dans un restaurant ou dans un salon, je me demandais avec un peu de malaise si ma mise était irréprochable ! J’ai pour les êtres satisfaits dont le regard moqueur pourrait se poser sur moi une indifférence salutaire : ce sont des hommes, ce sont mes semblables – rien de plus.
Et puis, avec l’âge, on devient tolérant, car on se rappelle ses propres fautes. Et l’on essaie de ne pas être méchant.
Je rencontre aussi sur mon chemin, de loin en loin, des enfants dont la fraîcheur est encore intacte. J’imagine alors tout ce qui les menace et je voudrais les protéger contre la vie. Mais je ne dois pas leur dire ce que je sais ; je ne dois pas abréger le temps où ils seront insouciants, croyants et confiants. La tendresse que j’éprouve pour eux ne peut être rien de plus que le plaisir égoïste d’un cœur solitaire.
Enfin, plus souvent qu’autrefois, je contemple l’univers avec adoration ; car un jour, peut-être bientôt, je devrai renoncer sans espoir au spectacle merveilleux. Notre temps est mesuré ; hâtons-nous ; essayons d’achever le travail que nous avons commencé.
Bonne Nature, tu familiarises ceux qui vieillissent avec l’idée de la mort. Peut-être qu’à sa dernière heure celui qui a travaillé toute sa vie avec bonne volonté goûte la douceur d’être étendu et immobile dans son lit, après un long voyage fatigant.