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Classiquesen Ligne

LE FROMAGE

Lorsqu’on disait à un héros de Dumas père de rendre son épée, il répondait noblement : « Viens la prendre ! » On nous a pris notre fromage et nous n’avons pas fait le moindre geste défensif. L’âme d’un peuple obéissant a la consistance du fromage mou.

Cette veulerie générale est facile à expliquer. Parce qu’ils sont éduqués, spécialisés et organisés, les citoyens d’un même pays sont divisés. Les cordonniers, les médecins, les marchands de fromage, les fonctionnaires, les ramasseurs de hannetons et les musiciens, par exemple, ont des intérêts professionnels qui leur font oublier leurs intérêts communs. Quelques messieurs, préposés à la défense de l’intérêt général, leur disent : « Soyez tranquilles : nous nous chargeons de tout. » Et quand la situation devient tragique, c’est encore un télégramme émanant du Bureau central qui apprend à chacun que l’heure du grand sacrifice a sonné. L’individu n’a pas à s’occuper de ça : ça ne le regarde pas.

Voilà ce qui distingue l’homme civilisé de la brute. L’animal, quand il est menacé, défend sa vie, il défend sa femelle, il défend ses petits, il défend sa tanière, il défend son fromage et son reste de poulet froid : il est héroïque spontanément, individuellement, pour son compte. Le seul héroïsme permis aux citoyens des États modernes est l’héroïsme collectif et officiel. Non content de s’occuper de la police, de la voirie, des chemins de fer, des postes et des télégraphes, l’État veut encore régler les plus nobles mouvements de l’âme humaine. Il nous indique les cas où nous devons être courageux et les cas où nous n’avons pas le droit de l’être. Nous n’avons pas le droit de défendre jusqu’à la mort le fromage qui est le fruit de nos veilles. Mais je ne veux pas insister là-dessus, car c’est trop triste.

Pour le moment, je ne veux parler que du fromage. On nous a pris notre fromage. Si nous sommes bien sages, chacun de nous en recevra 250 grammes par mois. C’était à peu de choses près la dose qu’il me fallait pour confectionner, dans mes heures de mélancolie, une petite fondue à une place. Or, je mettais du fromage dans mes macaronis, j’en mettais dans mon risotto, j’en mettais dans mes choux-fleurs, j’en mettais dans mes pommes de terre, j’en mettais dans ma soupe, j’en mettais sur mon pain, j’en mettais dans mes topinambours, j’en mettais dans mes omelettes : j’avais mis énormément de fromage dans ma vie. Et je n’ai pas tout dit ; j’ai seulement parlé de mon modeste ordinaire (modeste, car je ne mangeais pas chaque jour tous les plats mentionnés ci-dessus).

Il y avait encore, de temps en temps, après une semaine de dur labeur, le petit « boulot » du samedi soir, avec de bons amis. Ah ! reviendra-t-il, le temps où nous partions pour Sion, avec Edmond, Ernest, Benjamin et leurs chères femmes, dans le seul but d’y manger une « raclette » valaisanne ? Et pendant combien de mois, combien d’années faudra-t-il être privé de ces inimitables « biftecks au fromage » que prépare Lady R., patronne de la « Pinte vaudoise » ? Chez Paul, la fondue était toujours si parfaite qu’elle faisait oublier (momentanément) les biftecks et les raclettes.

J’imagine ce que les moralistes pourraient me dire ; mais je ne serai pas assez bête pour leur donner la parole. Ils m’agacent prodigieusement, car ils manquent presque toujours de sincérité. Je sais fort bien ce qu’ils mangent dans les coins.

En prétendant que mes plaisirs sont de qualité inférieure et que rien ne vaut les joies de l’esprit, ils font une distinction stupide. Il y a des âmes pauvres qui s’étioleraient si elles ne pouvaient pas fréquemment emprunter de la chaleur aux âmes ardentes. Pour elles, les conférences, les prédications, les lectures et les concerts constituent un aliment spirituel indispensable. Chez les indigents dont je parle, manger est un acte purement physique qui n’a aucune répercussion sur la vie morale. Ils mangent comme mangent les animaux. Mais mon estomac est un alambic où le fromage, la viande, les fruits et le vin se spiritualisent. Je sais par expérience que si je mange de bonnes choses, un chant s’élèvera de mon âme. Je serai alors plein de bienveillance et de confiance, capable d’aimer et d’oser.

Les joies de l’esprit, je suis capable de me les procurer moi-même. Mais je ne suis plus capable de faire une fondue si l’on me prend mon fromage.

Je vous le prédis : si l’Exportateur rapace nous prend encore notre lait, notre viande, notre café, notre vin, notre chocolat, notre lard et nos gâteaux sans farine, nous finirons tous par sombrer dans la plus noire tristesse. Et vous comprendrez alors que Balthasar avait raison. Adieu, Fromage ; puisses-tu ne pas revenir trop tard !