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Classiquesen Ligne

 L’ARGENT

À mon ancien camarade Victor, qui était venu me voir, j’avais posé cette simple question :

– Eh bien ! quoi de nouveau ?

Pas pressé, enfoncé dans mon fauteuil n° 1, Victor m’a fait cette longue réponse :

– L’argent ne fait pas le bonheur. Il peut même causer la perte des imbéciles qui ne savent pas s’en servir. Cela n’empêche pas que mon existence est infiniment plus heureuse depuis le jour où ma vieille tante, qui avait déjà un pied dans la tombe, s’est décidée à y mettre le second, en me laissant le million qui désormais ne devait plus avoir pour elle aucune valeur. Qu’il soit, d’ailleurs, bien entendu que je penserai toujours à elle avec un sentiment affectueux.

Toute personne d’intelligence moyenne comprendra que je puis maintenant m’accorder des plaisirs dont j’étais privé lorsque, simple employé de la Banque cantonale, j’inscrivais, du matin au soir, dans un épais registre, de petites, de moyennes et de grosses sommes d’argent appartenant à de sombres brutes que le sort avait injustement favorisées. On peut deviner aussi que je suis logé, habillé et nourri plus confortablement qu’autrefois. Je ne dédaigne certes pas ce confort nouveau. Pendant bien des années je devais dire, au singulier : mon chapeau, mon pardessus, mon habit noir, ma cravate. Maintenant, je puis parler de toutes choses au pluriel ; et je songe sans inquiétude à l’accident toujours possible. Car on ne supprimera jamais l’accident. La fiente corrosive du pigeon qui vole est de l’esprit grossier qui souffle où il veut. Oui, je jouis de ma sécurité. J’en jouis tout particulièrement lorsque je pense à ma lointaine vieillesse. Mais l’argent procure bien d’autres jouissances encore.

Albert, le moraliste, m’a dit que je suis, comme tout le monde, exposé aux chagrins et à la maladie ; que je serai tenté plus qu’un autre de faire des « excès » et que je connaîtrai bientôt les inconvénients de l’oisiveté. Albert est un raseur. Qui m’oblige d’être un oisif ? Chaque jour, je travaille deux ou trois heures ; et je choisis toujours le travail qui m’intéressera le plus. Nous sommes tous menacés par les mêmes maladies. Mais les riches trouvent des remèdes que les pauvres se procurent bien difficilement. Et ils disposent aussi de moyens plus efficaces pour oublier, par moments, leurs chagrins.

Quant à mes « excès » de table, ils sont rares. Ma nourriture ordinaire étant excellente et très variée, je puis me passer de ces festins que je voyais autrefois dans mes rêves. Hier soir, j’ai tout de même fait bombance avec mon ex-collègue Gustave. Le malheureux avait peut-être la tête un peu lourde ce matin, en se rendant à la Banque. Moi, je suis resté au lit jusqu’à onze heures, et je me suis levé frais et dispos. S’il m’arrivait un jour de me réveiller avec cette terrible gueula linea dont parle Hippocrate, personne n’en saurait rien. Il y a des fautes qu’un rentier peut commettre impunément.

Aujourd’hui, tout s’achète, tout se vend. Les admirables concerts que j’ai entendus n’étaient pas des concerts gratuits. En y mettant le prix, je trouverais de vrais savants qui m’aideraient à voir clair dans bien des questions de biologie, de physique ou d’histoire.

Tu le comprendras sûrement : dans la rue, ma démarche est plus assurée, pour cette seule raison que j’ai toujours quelques billets de banque dans mon portefeuille. Je ne crains pas l’imprévu. Et lorsque, dans un café ou dans un salon, je cause de politique ou de morale, ma voix a plus d’assurance aussi. À égalité d’intelligence, l’opinion d’un millionnaire a plus de poids que celle d’un pauvre.

J’invite à dîner, je fais des cadeaux. Cela n’est pas sans effet sur le jugement qu’on porte sur moi : je ne suis plus le même dans l’esprit des autres. Et je ne te dis pas tout, car je ne veux pas aggraver ta misanthropie. D’ailleurs, j’ai réellement changé. Il m’est facile, par exemple, quand l’envie m’en prend, d’être bon pour les malheureux. J’arrive chez eux à l’improviste ; et, en leur racontant une histoire ingénieuse, je réussis à leur faire accepter un billet de cent francs. J’ai constaté que cent francs tombent toujours fort à propos.

N’étant pas fatigué, pas énervé, je ne suis plus irritable. Cela me permet de parler à ma femme et à mes enfants sur un ton très aimable. D’ailleurs, mon nouvel appartement est vaste ; et nous ne nous réunissons qu’à certains moments de la journée. Les pauvres qui doivent vivre les uns sur les autres s’engueulent quotidiennement.

Sache encore qu’on me trouve moins laid depuis que je m’habille mieux. Et je le suis réellement moins.

On dit : « Le temps, c’est de l’argent. » Cela n’est vrai que pour les êtres doués de volonté et d’intelligence. Mais, pour tout le monde : l’argent, c’est du temps. Quand on est riche, on peut attendre, on peut hésiter, on peut réfléchir, on peut changer sa vie. J’ai l’intention de mener, cet été, pendant trois mois l’existence des vagabonds. Cela ne te serait pas possible. Tu es condamné à faire toujours la même chose. Un pauvre qui s’est trompé de métier a commis une erreur irréparable.

Écoute, Balthasar : pour faire quoi que ce soit, il faut du temps ; il en faut pour perdre ses mauvaises habitudes ; il en faut pour se ressaisir. Si je le voulais, je pourrais consacrer mes nombreuses heures de loisir à mon perfectionnement moral. Mon argent va me permettre de devenir vertueux…

 

J’étais tellement agacé, que je ne voulus pas en entendre davantage.