GROSSES ET PETITES BÊTES
Ce ne sont pas les grosses bêtes qui nous menacent : ce sont les petites.
Quand l’Homme, armé de sa terrible intelligence, fit son apparition à la surface du globe, le mégalosaure et le diplodocus s’étaient prudemment éclipsés. Il ne les vit jamais. Il rencontra dans ses promenades d’énormes pachydermes. Mais il lui suffit de faire des mamours au mammouth pour l’apprivoiser. C’est ce que Rosny nous apprend dans son admirable livre : La Guerre du feu. Le mammouth s’en alla bientôt : il s’ennuyait. Par contre, l’éléphant, depuis des milliers d’années, continue à gambader joyeusement dans les herbes folles. Il est bien plus gros que l’être humain et il est formidablement armé. Cela ne fait rien. Plus ses défenses sont grandes, plus il a de la peine à se défendre contre la cupidité des chasseurs d’ivoire. Il est d’ailleurs foncièrement bon. Il vaut tout de même mieux, lorsqu’il se trouve dans une cuisine où il se trouve beaucoup de vaisselle, ne pas lui chatouiller la plante des pieds. J’ajoute que les éléphants sont peu nombreux. Maman éléphant ne se décide jamais à éléphanter qu’après vingt mois de réflexion.
L’inoffensive baleine nous fournit le busc à coulisse et l’huile de foie de morue.
Je poursuis. Il est plus facile de se débarrasser d’une famille de boas que d’un ver solitaire qui s’est barricadé dans sa retraite obscure. Si, bon an, mal an, cinquante mille Hindous meurent sous la dent du tigre, c’est leur faute : ils poussent jusqu’à l’absurde les principes directeurs de la Société protectrice des animaux. Cela n’empêche pas que les tigres, comme les ours blancs, les lions et les panthères, se trouvent, presque tous, dans nos chambres à coucher où, complètement aplatis, ils se sont transformés en descentes de lit.
Je ne dirai rien du cheval, de la vache et du cochon, dont les vertus ont beaucoup augmenté depuis qu’ils ont renoncé à la fière indépendance de leurs ancêtres.
Ce qui précède suffit pour faire comprendre que l’homme est capable de vaincre toutes les grosses bêtes. Mais je ne pourrais pas parler avec autant de dédain du rat, du ver, de la sauterelle, du hanneton, de la mouche, du moustique, de la puce et du pou. Ceux-là sont dangereux, car ils sont légion.
Sachez qu’il existe une ligue internationale contre les rats, lesquels font environ pour cinq cents millions de dégâts par an. La réputation de la sauterelle est faite ; et, dans nos contrées, la tête du hanneton a été mise à prix. Quant au ver rongeur, il est devenu le symbole du mal.
Les puces méritent une mention spéciale. De vieilles demoiselles, qui vivent en dehors du siècle, sont parvenues à en apprivoiser quelques-unes et à les atteler à de minuscules voitures. Mais, comme bête de trait, la puce a peu d’avenir. Il faut se méfier de son premier mouvement : c’est le bond.
Rien n’égale la persévérance avec laquelle le pou pond. Mais à quoi bon insister ? L’Homme n’a pas de plus dangereux adversaire que la petite bête. Et même s’il parvenait à réduire en esclavage les rats, les vers, les sauterelles, les hannetons, les mouches, les punaises et les poux, il se trouverait encore en présence de son plus terrible ennemi : l’invisible et invincible microbe. Celui-là a le génie de la désorganisation. Le génie de l’organisation, on l’a vu, ne vaut guère mieux. Mais la bête qui le possède est beaucoup plus grosse. C’est pourquoi nous saurons la vaincre, tandis que je songe avec inquiétude à l’interminable guerre que le Microbe va faire à l’Humanité.