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Classiquesen Ligne

NOUS NOUS SALUONS

Mon ancêtre, l’homme velu de l’époque préolithique… (Ici je m’interromps pour déclarer que j’ignore totalement la signification de ces mots : « l’époque préolithique ». Mais l’école, qui répand à foison les lumières, a fini par développer dans le public le goût de l’érudition et des termes scientifiques. Et, en qualité de journaliste, je tiens à être à la mode.) Je disais donc : l’homme velu de l’époque tertiaire devait mener une existence heureuse. Du matin au soir, armé de son formidable gourdin de silex, il se promenait dans la forêt maternelle où il pouvait parcourir des kilomètres(7) sans saluer personne. Il ne rencontrait que de grosses et de petites bêtes, rugissantes ou glapissantes, inoffensives ou féroces, dont il n’avait pas à craindre les cancans. Il assommait les unes ; apprivoisait les autres ; et, parfois, le soir, en rentrant à la caverne, il disait à sa poilue : « Je t’amène un mammouth. Il ne mord pas. Désormais, tu mettras un couvert de plus. » C’était le bon temps.

Les dangers auxquels nous sommes exposés quand nous nous promenons dans les rues sont aussi grands que ceux qui menaçaient l’homme primitif dans sa forêt pleine de mystère. Nous devons sans cesse penser à la bicyclette silencieuse, sournoise et homicide. Le bruit que fait le tram compresseur qui approche nous empêche d’entendre celui qui vient en sens inverse. Ce n’est pas le premier tram qui tue ; c’est le second. Enfin, la promptitude avec laquelle les autos changent de direction déjoue tous nos calculs. Et le piéton moderne peut être puni pour port d’armes prohibé s’il menace de son revolver l’un de ses nombreux ennemis.

Mais le tragique occupe peu de place dans notre vie ordinaire : ce qui la remplit, ce sont les petits embêtements quotidiens. Je ne veux parler que de ceux qui gâtent mes promenades.

En passant sur la place, j’aperçois, sur l’autre trottoir, la charmante Mme Bindulack. Qu’aurait fait mon ancêtre préhistorique dans un cas pareil ? Il aurait foncé sur la frêle créature ; il lui aurait envoyé dans la nuque un coup de poing magistral ; puis, second mouvement, il l’aurait aidée à se relever ; et elle serait devenue sa servante fidèle. Car les temps préhistoriques étaient ceux où l’on ne faisait pas d’histoires. Moi, affiné et affaibli par les siècles de civilisation, je procède autrement que mon vénérable aïeul (lequel me dégoûte). Je me demande : « Dois-je saluer Mme Bindulack, ou bien la distance est-elle trop grande ? » Et cette indécision m’énerve. Je salue et l’on ne me répond pas. Je m’applique à conserver un air indifférent ; mais, au fond, je suis vexé.

Bon ! j’ai reconnu Mme Tronche trop tard pour la saluer. Cela m’est déjà arrivé deux ou trois fois ; et cette chipie prétend que, lundi, je l’ai fait exprès. Ce n’est pas vrai : en la regardant, je pensais à Vercingétorix. D’ailleurs, ma vue baisse. L’embêtant, c’est que, demain, je rencontrerai Mme Tronche chez les F. Si j’apprenais ce soir qu’elle vient d’être arrêtée pour espionnage en faveur des Russes, je me dirais : « Voilà qui arrange tout. »

Attention ! voici venir M. Ponthyf. Depuis qu’il est directeur de l’usine fédérale où l’on transforme le fromage de la Gruyère en gaz asphyxiants pour les empires centraux, l’amplitude de ses coups de chapeau a diminué et il trouve juste que je salue toujours le premier. Je vais faire en sorte que mon salut soit encore moins poli que le sien… Victoire ! Le coup a réussi. J’ai porté la main avec empressement vers ma tête. Mon geste a déclenché le sien. Mais, au dernier moment, j’ai immobilisé mon bras ; et je me suis contenté d’effleurer mon feutre pendant que le gibus du personnage se soulevait de dix-huit centimètres environ. La prochaine fois, pour plus de sûreté, je serai subitement atteint d’une myopie invraisemblable.

Nouveau problème. Ai-je eu tort de saluer la bonne de mon nouveau voisin ? Je la connais bien peu. Et puis, elle occupe sur l’échelle sociale un échelon inférieur. Mais si nous sommes tous frères, cette servante est ma sœur.

Ce serait pour moi un argument décisif, si je n’avais pas, d’autre part, le vif désir de me comporter comme se comportent les gens du monde. Mon ami Gaston, qui connaît les usages, s’est moqué souvent de mes gaffes. Ainsi, l’autre jour, il m’a conduit chez Mme T. Et parce que j’ai été d’une extrême politesse envers la jeune dame qui nous a ouvert la porte, il m’a dit furtivement : « Imbécile ! c’est la femme de chambre ! » Il croyait que je m’étais trompé.

Quant au monsieur qui s’avance vers moi, il va être bien étonné. Je ne connais pas son nom et il ne sait sans doute pas qui je suis. Nous ne nous sommes jamais adressé la parole. Or, depuis dix ans, sans savoir pourquoi, nous nous saluons très poliment quand nous nous rencontrons. Eh bien ! c’est idiot, et je trouve que ça a assez duré. Je vais faire comme si je le voyais pour la première fois ; ça lui fera, pour sa soirée, un problème à résoudre.

Voyons : à quoi peuvent bien servir tous ces coups de chapeau ? Si elles n’étaient pas si loin, j’irais me promener dans les forêts vierges.