UN SINCÈRE
La puissance de l’État devenant de jour en jour plus grande et plus menaçante, nous avions résolu, les amis et moi, d’organiser, en dépit du malheur universel, un souper joyeux qui devait être, symboliquement, la protestation de l’égoïsme individuel. (Des biologistes ont prouvé que tout être vivant auquel on enlève son égoïsme dépérit à vue d’œil et meurt en peu de temps.) Nous devions d’ailleurs fêter notre chère Suzanne qui venait – enfin ! – de renoncer à la peinture cubiste pour se vouer tout entière à l’élevage intensif des lapins.
Le souper eut lieu. Il fut très gras, car chacun des convives avait sacrifié d’un seul coup sa carte de beurre et sa carte de fromage. Au dessert, nous priâmes Frédéric de nous faire un discours. Frédéric se leva et commença en ces termes :
« Mesdames, Messieurs, Domestiques,
« Je devrais être extrêmement ému, car je n’ai jamais parlé devant un public aussi intelligent…
(Ici, notre approbation s’exprima par des hurlements sauvages. Chacun poussait son cri préféré. Les voix des femmes étaient glapissantes. Celles des hommes étaient plus belles. Seuls, les domestiques souriaient respectueusement. Au bout d’une minute et demie, Gustave consentit à arrêter son mugissement obstiné et l’orateur reprit :)
« C’est comme je vous le dis. Jusqu’à présent, je n’avais pris la parole que dans des Congrès, des Parlements et des Assemblées électorales. Eh bien ! malgré cela, devant vous dont je devine les pensées goguenardes, je n’éprouve aucune émotion. Si, dans le silence impressionnant que vous avez fait autour de moi, j’ai pu me lever sans trouble et sans timidité, c’est que je suis décidé à ne rien vous dire…
(Les cris d’animaux, complètement renouvelés, recommencèrent. Frédéric en profita pour avaler un verre de Volnay.)
« Laissez-moi m’expliquer. Je ne dois vous adresser que des paroles sincères. Eh bien ! aujourd’hui, cela ne m’est pas possible. Voilà pourquoi j’aime mieux me taire.
« Comprenez-moi bien. Les députés, les ministres et tous les comédiens qui s’adressent à la foule, pensent par idées toutes faites. Ils servent à la foule des formules auxquelles elle est habituée et qu’elle attend. Vous, mes enfants, vous voulez que mes paroles soient l’expression exacte de ce que je pense et de ce que je sens aujourd’hui, en ce moment-ci. Vous avez bien raison. Nous voulons être des êtres vivants et non pas des machines. Quand nous parlons à ceux que nous aimons, nous ne devons pas répéter avec une fidélité mécanique les mots que nous avons employés hier et qui sont restés dans notre mémoire. Car nous ne sommes pas, aujourd’hui, identiques à ce que nous étions hier. Ceux qui vivent, comme l’a montré Bergson, se renouvellent sans cesse. Mais pour résister à l’automatisme qui fera de lui une machine, l’individu doit se surveiller constamment. Nous devons tous craindre la force de l’habitude. C’est pourquoi je me lave chaque matin…
(Ici, il y eut des interruptions bruyantes : « Moi aussi ! » – « Moi aussi ! » – « Pas moi ! » – « Les pieds ! » – « Mon tub ! » – « Dentifrice ! » – « Tout nu ! »…) Frédéric hurla :
« Imbéciles ! Je veux dire que, chaque matin, je fais la toilette de mon âme. Cette opération n’est pas superflue, car, chaque fois, je retrouve en moi des sentiments qui sont en train de mourir, des opinions qui commencent déjà à s’écailler et, sur les guéridons de mon esprit, des fleurs de rhétorique qui, pendant la nuit, se sont fanées. Les poussières morales, les formules qui enveloppèrent naguère une pensée argente, des jugements d’une rigidité cadavérique : tout ce qui sent la mort est enlevé. Je fais le vide dans mon cœur pour qu’y puissent grandir des amours toutes neuves ; et, dans la chambre de ma conscience, j’ôte tous les décombres qui pourraient gêner l’éclosion de mes pensées nouvelles, fraîches comme des « œufs du jour ». Car la source de la vie est en moi ; et, tout de suite après le coup de balai, je recommence à penser et à aimer. En un mot, chaque matin, j’oublie, afin de ne pas servir à ceux que j’aime du réchauffé, afin d’être toujours sincère. J’oublie ceux qui m’ont fait du mal et, ainsi, je pratique le pardon des offenses ; et j’oublie également le nom de ceux qui m’ont prêté de l’argent. Cela n’a d’ailleurs aucune importance, car, eux, ils n’oublient pas.
« Eh bien ! aujourd’hui, je me suis levé trop tard et j’ai dû me rendre précipitamment à mon travail sans me laver. Toute la journée, mon âme a senti le renfermé. Mon esprit est encore plein de mes idées d’hier et ma pensée n’est pas assez fraîche pour que je vous la donne… »
(Frédéric se rassit. Tous les convives s’approchèrent de lui et reconnurent qu’en effet il sentait mauvais. Pour dissiper le dégoût général, on fit venir du Haut-Sauternes 1904.)