ILS NE VOUDRONT PAS S’EN ALLER
Un jour, ma fillette taillait maladroitement un morceau de sapin au moyen d’un couteau de cuisine. Voulant lui venir en aide, je lui dis : « Que veux-tu faire avec ce morceau de bois ? » Elle me répondit : « Oh ! tu sais, papa : sur cette terre, on ne sait jamais ce qu’on fait. »
Cette enfant avait profondément raison. Un morceau de bois, destiné à devenir une vache, peut prendre insensiblement, entre les mains d’un ouvrier inhabile, la forme d’un bateau à rames. L’homme ne peut calculer les conséquences de ses actions. En se mariant, il ne sait pas ce qu’il fait ; et il ne le sait pas davantage lorsqu’il prend la ferme décision de rester célibataire. La complexité des problèmes qu’il doit résoudre le condamne à se tromper souvent. Cela est surtout vrai du législateur, lequel, par définition, veut s’occuper d’un tas de choses qui ne le regardent pas.
Un acte du Pouvoir central provoque dans la masse gélatineuse de la nation un ébranlement dont il est impossible de prévoir les effets lointains. C’est ce que Louis XV avait sûrement compris lorsqu’il a dit : « Après nous, le déluge ! » Mais ne parlons que de notre pays. La Patrie, qui aime tous ses enfants d’un amour égal (égal à très peu de choses près), nous a donné des cartes de pain, afin que la ration soit la même pour tous. Puis, voyant notre air satisfait, elle a équitablement partagé, par le même procédé ingénieux, le beurre, le sucre, le riz, les macaronis, le lait, les graisses, le fromage et les boutons de culotte. D’ailleurs, des fonctionnaires compétents préparent, dans le silence du cabinet, des cartes nouvelles ! Tout cela est excellent. Chacun de nous est maintenant à peu près sûr d’avoir, une fois par mois, un petit morceau de fromage pour son premier déjeuner.
Mais l’avenir ? Comment l’État a-t-il envisagé l’avenir ? J’aime à croire, pour la paix de leur âme, que nos hommes d’État sont des types dans le genre de Louis XV. Mais moi, qui suis beaucoup trop scrupuleux pour légiférer, j’ai eu, l’autre nuit, le cauchemar qui, logiquement, devrait troubler le sommeil de ces messieurs. Avant de me coucher, j’avais appris, en lisant le Bund, que le nombre des fonctionnaires, fédéraux ou cantonaux, a augmenté de 98 400 depuis le 1er août 1914. Il y a d’abord ceux qui pensent : leur tâche est de dresser la liste des matières dont le rationnement s’imposera, un jour ou l’autre. Il y a ceux qui choisissent la forme et la couleur de la carte. Puis viennent les Exécutants, dont l’utilité serait nulle s’ils ne pouvaient pas remettre les cartes fabriquées aux Distributeurs.
Mais tout cela n’est encore rien. Il est indispensable d’avoir des Inspecteurs qui se rendent au domicile de chaque citoyen et lui demandent s’il ne cache pas un pot de graisse dans quelque coin. Ils sont presque toujours très polis et croient l’électeur sur parole. Le 1er juillet s’ouvrira à Berne le bureau du gaspillage national, dont les six mille employés seront chargés de faire le recensement des croûtons de pain que des citoyens prodigues, habitués au pain frais, laissent traîner derrière les meubles. Dans les temps que nous traversons, l’économie est une vertu civique et nécessite donc des Surveillants. À ceux que j’ai déjà nommés s’ajoutent les Dactylographes, les Comptables, les Vérificateurs, les « Pistaux » et les Refusards. (Ces derniers sont chargés de répondre sèchement aux timides réclamations des humbles.) Enfin, il y a les quatorze mille fonctionnaires auxquels doivent s’adresser les malades qui ont besoin d’un supplément de graisse, ou d’un supplément de sucre. J’en oublie beaucoup, et, en particulier, ceux qui s’occupent de l’importation et de l’exportation. Pour finir, je me contenterai de mentionner le service des diabétiques, qui doit empêcher que des cartes de sucre ne soient délivrées à des malades pouvant fort bien s’en passer. On sait bien ce que ceux-ci en feraient.
Eh bien ! dans mon cauchemar, j’ai vu ceci : c’était le 4 août 1919. L’Entente était victorieuse et l’on venait de signer la paix. Dans une rue de Berne, devant l’immense Palais où s’étaient réunis, pour leur Assemblée annuelle, les 98 400 fonctionnaires du Rationnement obligatoire, le Lion populaire s’était arrêté, superbe et généreux. Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents. Il ouvrit sa gueule terrible et, les yeux fixés vers le Palais, il rugit : « Foutez-moi le camp ! » Alors, tous les fonctionnaires : les charmantes dactylographes, les vieux politiciens hors d’usage, les gras et les maigres, les maussades et les joyeux, tous se mirent aux fenêtres et crièrent d’une voix formidable : « Zut ! ! nous ne nous en irons pas ! » Comme d’habitude, le Lion populaire jugea prudent de reculer. Le bruit m’avait d’ailleurs réveillé.
Je compris que je venais d’avoir un songe prophétique. On ne pourra évidemment pas mettre sur le pavé ces 98 400 malheureux. Vous verrez : ils continueront. Dans un pays démocratique, le nombre des fonctionnaires ne diminue jamais.