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Classiquesen Ligne

LE DÉSARMEMENT UNIVERSEL

Il y a des cas où les partisans les plus convaincus de la paix sont obligés de se battre. Par exemple, le 1er août 1914, il eût été bien difficile à la France d’éviter la guerre. Mais ce n’est pas des guerres inévitables que je veux parler. Je songe aux guerres futures, que j’ai le droit de considérer encore comme hypothétiques.

À vrai dire, je crois que les Leçons de l’Histoire ne servent à rien. L’humanité oubliera assez vite les fautes qu’elle a commises et les maux qu’elle a soufferts. Les grands-pères, assagis par l’expérience, ne peuvent pas empêcher les enfants de refaire les éternelles sottises. Mais, qui sait ? L’avenir n’est à personne ; et je n’écrirais pas cet article s’il n’y avait pas, au fond de ma pensée, une faible espérance.

Le militarisme prussien sera bientôt écrasé. Cela permettra, comme on nous l’a dit, le désarmement universel. La paix régnera alors dans le monde. Mais, pour que cette paix soit durable, il ne suffira pas que le Président Wilson et ses collaborateurs aient agi en démocrates sincères. Il faudra, de plus, que les peuples aient reconnu la stupidité de quelques idées vénérables qu’on leur inculque depuis des siècles.

Les individus dont l’intelligence avide s’enrichit et se renouvelle sans cesse ne sont pas nombreux. En général, l’homme ne contrôle guère les phénomènes de sa vie intérieure ; et sa pensée repasse tout naturellement par les chemins où elle a déjà passé cent fois. En particulier, à propos de la guerre, de la gloire militaire et du patriotisme, les éducateurs de la foule ressassent de vieilles formules dont l’absurdité apparaît lorsqu’on songe aux conditions de la vie moderne. Car il y a des vérités qui, avec le temps, deviennent insensiblement des mensonges.

Dans les derniers mois de l’année 1914, des littérateurs éloquents, habiles dans l’art de traiter les sujets classiques, nous ont dit que la guerre allait régénérer les hommes ; et que ceux-ci s’ennobliraient en refaisant le Geste des aïeux, le geste martial, éternellement beau. Il paraît que nous menions une existence beaucoup trop facile et que nous étions en train de nous amollir dans les délices de Capoue. Ces moralistes croyaient évidemment que, dans les ateliers, dans les fabriques et dans les mines, on passait son temps à jouer aux cartes.

La guerre devait donc produire notre rénovation morale. Ah ! oui : ça a été du propre ! N’ayant plus la sécurité, nous nous sommes mis à songer quotidiennement à notre mangeaille. Cela n’a pas donné plus d’élévation à notre pensée. Des producteurs et des négociants intelligents ont compris que le moment était venu de vendre leur marchandise aussi cher que possible à leurs compatriotes bien-aimés. (Car le renchérissement de la vie a eu plus d’une cause.) Si certains intermédiaires ont touché des « commissions » exorbitantes, c’est pour une raison facile à comprendre. Enfin, dans cette guerre, les meilleurs représentants de la race humaine sont morts. Il nous reste des êtres désespérés, des mutilés, des orphelins, des phraseurs, des diplomates, des vieillards, des prudents et les neutres. Et puisqu’on nous a parlé de moralisation, je pourrais dire encore que la vertu perd de son prestige pour des gens qui se demandent s’ils seront encore en vie la semaine prochaine.

Quant au geste du guerrier, il est infiniment moins beau qu’autrefois. Lorsqu’on parle devant eux du noble métier des armes, les naïfs ne songent qu’à Léonidas, à Winkelried, à Roland et à Bayard. Or, la pure Durandal est en train de se rouiller dans un musée historique. Dans les guerres futures, chacun des États belligérants mettra à profit les découvertes de ses chimistes officiels ; et l’on peut prévoir que les gestes des combattants seront totalement dépourvus de valeur esthétique.

Non ! ne soyons plus de stupides écoliers qui récitent une leçon apprise. Ne prenons plus au sérieux les littérateurs qui admirent de loin l’héroïsme des guerriers et qui, en temps de paix, laissent prudemment échapper toutes les occasions que la vie leur offre de se comporter avec courage. Ne nous laissons plus fasciner par les images d’Épinal qui nous montrent le Militaire à travers les âges. Durant ces trente derniers siècles, le Militaire a abattu une besogne formidable. Il a bien mérité son repos. Habituons-nous à parler de notre patrie et de celle des autres conformément à nos vraies croyances et à nos vrais sentiments. Nous comprendrons alors que les grandes boucheries humaines sont d’une absurdité sinistre. Mais seul le désarmement des esprits pourra en empêcher le retour.