LA NUIT DU 4 AOÛT
M’étant déguisé en femme, j’ai pu assister au Congrès secret qu’ont tenu, dans la nuit du 4 août – en dépit des récents décrets de la police – les élégantes de notre ville. Ah ! que ça sentait bon, dans la crypte où nous étions assises ! Et comme elle était jolie, la présidente qui, dédaignant tout préambule, nous adressa la parole en ces termes :
« Mesdames,
« Vous avez toutes entendu parler de la célèbre nuit du 4 août, dans laquelle la noblesse française, obéissant à sa naturelle générosité, a spontanément renoncé à ses privilèges. Cet exemple n’a pas été perdu. Mais – on est bien obligé de le reconnaître – il n’a pas été complètement efficace : il y a encore, dans la société moderne, des privilégiés. (Étonnement sur le visage de ma voisine de gauche.) Il y a encore de grandes choses à faire. Eh bien ! je voudrais que, grâce à votre abnégation, Mesdames, cette nuit du 4 août 1918, que nous avons choisie pour notre congrès, fût, dans l’avenir, aussi glorieuse que l’autre.
« Je m’explique. Bien qu’elles ne fassent pas partie du Femina-Club, les femmes pauvres de notre pays sont nos sœurs. Et nul n’ignore que, par le fait de la guerre, leur situation devient de plus en plus difficile. Il n’est pas en notre pouvoir de supprimer toutes les inégalités sociales. Le rêve de l’égalité absolue a, d’ailleurs, été jugé chimérique par tous les sociologues. Mais, si nous le voulons, nous pourrons diminuer l’amertume bien compréhensible des déshérités. Songez-y : il suffit qu’une femme pauvre rencontre l’une de nous dans la rue pour qu’elle sente la grande différence qu’il y a entre sa vie et la nôtre. Car nous sommes avec trop d’ostentation, avec trop d’éclat, les favorites du sort.
« Je ne vous demande pas de renoncer à votre existence facile. On n’a pas le droit de prêcher aux autres la sainteté quand on la juge trop difficile pour soi-même, mais nous pourrions être heureuses avec plus de discrétion. Nous pourrions renoncer aux signes extérieurs de notre fortune. En définitive, je viens vous demander un grand sacrifice : que chacune de nous se contente des grâces que la nature lui a données et s’habille, tant que durera la guerre, comme s’habillent les pauvres… »
Ici, un brouhaha général interrompit la gracieuse présidente. Je me mis à observer attentivement mes compagnes. Beaucoup de ces dames étaient scandalisées. Leurs protestations eussent été moins violentes si on leur avait proposé de se nourrir, désormais, avec une frugalité ascétique. Seules quelques jeunes femmes, plus jolies que les autres, souriaient. Elles étaient conscientes de leur pouvoir et elles ne craignaient rien. Je ne pus m’empêcher de me dire que la présidente elle-même, vêtue de guenilles, aurait un charme terriblement captieux.
Le tumulte devenait de plus en plus fort. Il était évident que la perspective du Sacrifice suprême déplaisait à la majorité. Lorsque la présidente, visiblement découragée, fut parvenue à rétablir le silence, elle dit : « Qui est-ce qui demande la parole ? » Animé d’une audace soudaine, je me levai en criant : « Moi ! » Tous les regards se dirigèrent de mon côté. D’une voix que je m’appliquais à rendre féminine, je commençai ainsi :
« Mesdames, je crois que le discours de notre sympathique présidente n’a pas été compris. Ce sont les “apparences” de la pauvreté qu’on nous demande de revêtir. De même que certaines femmes du peuple portent de faux diamants, l’extrême simplicité de notre mise sera trompeuse. En somme, on nous propose une mode nouvelle pour l’hiver prochain. Un costume complet en “guenilles de Bruges”, confectionné par notre plus habile couturière, pourrait être tout à fait gracieux. Je me représente aussi, sans déplaisir, une jupe “effilochée à l’Andalouse" et ornée de quelques reprises “au point d’Angleterre”. Vous comprenez, d’autre part, que si nous nous décidons à porter une robe trouée, ce sera tout simplement une robe “à jour” ; et si l’on y aperçoit, çà et là, une tache, cette tache aura été faite par l’un de nos peintres cubistes à la mode. Sachez, pour finir, que j’ai vu, chez Bonnard, une étoffe nouvelle, à 52 francs le mètre, dont la nuance “gris-misère” est exquise… »
Dès que je me tus, des applaudissements frénétiques éclatèrent. Ma voisine de gauche, enthousiasmée, me demanda la permission de m’embrasser. Très troublé, je me demandais : « Va-t-elle s’apercevoir de quelque chose ? » lorsque, tout à coup, la police antigrippale fit irruption dans la crypte. Ne voulant pas être puni pour port illégal de la jupe, je m’esquivai prestement.