Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

LES ÉTERNUEMENTS

On ne peut pas toujours parler des Allemands.

Parlons donc des éternuements.

 

L’éternuement remonte à la plus Haute Antiquité. Les Assyriens, les Phéniciens et les Chaldéens éternuaient déjà. Lorsque César eut pris la décision de franchir le Rubicon, il éternua avec force. Dans les manuels d’école, on remplace cet éternuement par la formule célèbre : Alea jacta est ! Mais nous savons aujourd’hui que chaque grand personnage du Passé avait à son service des hommes de lettres, chargés de fabriquer ses mots historiques.

L’éternuement n’est pas le propre de l’homme. Les chiens et les chats éternuent. L’éternuement du cochon est dégoûtant. Lorsque l’éléphant du Zambèze se met à éternuer, le voyageur attardé sur la plage, sentant passer la mort, frissonne atrocement. Car, paraît-il, à côté de cette trompette-là, celle de Jéricho n’était qu’une clarinette. Les poissons n’éternuent jamais. Mais la liste complète des animaux qui savent éternuer n’a pas encore été dressée.

La baronne Staff, dans son ouvrage classique sur les « Bonnes manières », dit qu’un éternuement, même bruyant, est moins inconvenant qu’une légère éructation. Mais elle blâme les gens qui mettent dans leurs éternuements autant d’énergie que possible. Cela est d’ailleurs dangereux. Mon ami Melchior en est mort. Il est dangereux aussi de vouloir, à toute force, empêcher l’éternuement qui allait se produire. Cette imprudence a hâté le départ de mon ami Gaspard. Les gens très bien élevés doivent consentir, comme les autres, à se livrer à ces manifestations sensationnelles dont ils ne sont d’ailleurs pas responsables.

Le dictionnaire définit l’éternuement de la manière suivante : « Mouvement subit et convulsif du diaphragme, par suite duquel l’air est expiré brusquement par le nez et par la bouche. » Cette définition n’explique pas tout. Comment se fait-il que j’éternue lorsque, en été, je regarde le soleil ? J’ai gagné ainsi plus d’un pari en éternuant « au commandement ». Les nerfs du nez jouent sûrement un rôle dans le phénomène.

Que ceux qui, un jour ou l’autre, ont éternué vingt-quatre fois de suite ne se vantent pas. Il y a une vingtaine d’années, une revue médicale citait le cas d’un malade qui avait éternué pendant trente-six heures, sans s’arrêter. Les éternuements de ce malheureux se suivaient à six secondes d’intervalle. Il y en eut donc 21 600 environ. (Il y a des gaillards devant lesquels on se sent petit.) Le patient, dans ses courts instants de répit, avalait un peu de bouillon. Sa bonne humeur persista, d’ailleurs, jusqu’au bout : il plaisantait avec les curieux qui venaient l’observer par la porte entrouverte.

Quand on a les yeux bandés, on reconnaît facilement le sexe de la personne qui éternue : l’homme éternue avec beaucoup plus d’autorité que la femme.

Un savant allemand est en train de rechercher si, en plaçant dans toutes les rues des accumulateurs spéciaux, on ne pourrait pas recueillir et utiliser toute l’énergie que fournissent les passants qui éternuent. (Chacun serait obligé, sous peine d’amende, d’éternuer dans l’orifice de l’appareil.)

On a analysé le gaz qui est expulsé par un éternuement : il ne consiste pas exclusivement en air atmosphérique ; on y trouve aussi un peu d’hydrogène. Mais il faut avoir une très exceptionnelle anomalie dans le cas de ce prisonnier allemand, pris en 1916, près de Verdun, et qui, en éternuant, projetait des gaz asphyxiants. On le fusilla par mesure de prudence.

L’éternuement est international : on n’éternue jamais avec un accent étranger.

Ai-je tout dit ? On n’a jamais tout dit. Pestalozzi n’a jamais éternué.

Un éternuement est un avertissement : il annonce un rhume probable. On peut donc dire qu’un homme qui éternue en vaut deux.

Je vous laisse le soin d’étudier la fréquence des éternuements dans ses rapports avec l’âge, le sexe, la profession et la nationalité.

Les mots « éternuer » et « éternité » ont la même origine ; mais je ne sais vraiment pas pourquoi.