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Classiquesen Ligne

NE SOYONS PAS TROP INTELLIGENTS

L’autre nuit, ne dormant pas, je rêvais au pied des monts. Pour tuer le temps, j’ai essayé de me représenter la Société future, telle que la préparent fiévreusement les Amis du progrès. Et j’ai été effrayé. Voici ce que j’ai vu :

Depuis longtemps on avait fondé des écoles où les enfants ne s’ennuyaient pas et où ils contractaient, pour toujours, l’habitude du travail intellectuel. L’homme ne ressemblait plus du tout à la bête humaine des temps primitifs. Il était sans brutalité et il goûtait les plaisirs de l’esprit bien plus profondément que tous les autres. Durant ses heures de liberté, il ne faisait pas autre chose que de contempler, d’admirer, de réfléchir et de discuter. Mais, que dis-je ! Ce qui lui plaisait plus que tout le reste, c’était de créer des œuvres d’art et d’élaborer de nouvelles théories philosophiques.

Donc, dans cette société que j’entrevoyais, tous les citoyens avaient une vie intellectuelle intense. Il y avait même tant d’exaltation dans la vie intérieure de l’individu que les passants allaient fréquemment se cogner contre les becs de gaz du monde extérieur. Dans mon songe prophétique, je fus d’ailleurs le témoin d’un accident beaucoup plus grave. L’homme du Rouleau compresseur, ayant sorti de sa poche le calepin où il avait l’habitude de noter ses pensées de génie, sa formidable machine, qu’il ne surveillait pas, écrasa un garçon pâtissier qui était en train de composer une poésie.

Dans ce monde meilleur, le nombre des mécontents était fabuleux. La devise des prolétaires conscients était : « Des loisirs ! encore des loisirs ! toujours des loisirs ! » Et ils avaient effectivement beaucoup de loisirs pour satisfaire le noble goût de la méditation qu’on avait développé en eux. Trop affinés, ceux qui étaient chargés du travail manuel ne mettaient « la main à la pâte » qu’avec un profond dégoût. Et tout allait mal ; car, les hommes travaillant trop peu, on manquait de tout. Les libraires faisaient faillite les uns après les autres ; car, chaque citoyen ayant du génie, on s’intéressait trop à ses propres idées pour accorder beaucoup d’attention aux idées des autres. D’autre part, on ne pouvait plus compter sur la bêtise de la foule ; c’est-à-dire qu’on était privé du seul ciment social qui rend possible une « opinion publique » cohérente. Enfin, et c’était la chose la plus grave, l’homme ne savait plus attendre. C’était à prévoir. Le raisonneur qui ne manie que des idées ne rencontre jamais la résistance de la matière ; et il s’impatiente lorsqu’il constate que ses vérités, si logiquement démontrées, et d’une beauté si éloquente, n’accélèrent pas le cours des choses.

Je compris l’erreur des Amis du Progrès. Un homme très intelligent est toujours un égoïste qui, dans la solitude, sait tirer de son cerveau des jouissances profondes. Il est vrai que le fruit de ses méditations a parfois un peu d’utilité pour la collectivité. Mais il n’est peut-être pas bon que les êtres très intelligents soient nombreux. Pour que l’humanité civilisée d’aujourd’hui continue à vivre, il faut que, chaque année, un labeur écrasant soit accompli. Pour qu’il y ait des familles nombreuses, il faut qu’il y ait chez certaines femmes beaucoup d’abnégation. On ne peut pas être mère si l’on est incapable d’attendre. Seuls des êtres dont la pensée est endormie peuvent faire, pendant des années, du matin au soir – dans les champs, dans les fabriques, dans les mines et ailleurs – la même besogne monotone et fatigante. En 1910, on a extrait du sol 12 800 millions de quintaux de charbon. Et il faut aussi des nombres immenses pour exprimer, en quintaux, la production annuelle de fer, celle du blé et bien d’autres productions encore. Pour produire tout ce dont l’humanité actuelle a besoin, quelques centaines de millions de nos semblables doivent vivre comme des bêtes de somme. Pour que la vie continue à la surface du globe, il ne faut pas que les êtres soient trop affinés. En faisant de son cerveau un instrument de plaisir, l’homme moderne condamne peut-être sa race à une disparition prochaine.

La vie deviendrait beaucoup plus facile si nous nous mettions à nous aimer les uns les autres. Mais on ne peut plus compter, semble-t-il, sur cette solution du problème ; et le moment est sans doute venu de planter au bord de la route où passe le Char du Progrès des poteaux avertisseurs portant les mots : Ralentir – Danger.