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Classiquesen Ligne

L’HOMME ET LES ANIMAUX

Cet été, en me promenant, j’ai vu dans un pré une très vieille femme qui gardait une vache. Ce spectacle mit le trouble dans mon esprit. Que le quadrupède stupide fût la chose précieuse sur laquelle il fallait veiller avec vigilance, et que l’importance de l’être humain se réduisît à celle d’un simple gardien, cela me choquait. La bête ruminante avait-elle donc plus de valeur que la personne pensante ? Me serais-je trompé en plaçant mes semblables bien au-dessus des autres représentants du règne animal ? Examinons cela.

Mon ignorance m’interdit d’aborder le côté philosophique ou théologique de la question. Soyons donc simple.

Une chose me frappe d’abord : si l’homme diffère des animaux, ce n’est pas par la qualité de ses sentiments les plus nobles. Prenons quelques exemples.

Notre patriotisme n’est pas plus ombrageux que celui de certaines bêtes fonçant avec un courage admirable sur la bête étrangère qui viole leur territoire. Je connais des cygnes qui ne toléreront jamais que leur lac soit survolé par des cygnes suspects, venus de l’autre côté de la frontière.

On voit plus souvent (bien que ce soit assez rare) un chien mourir de chagrin sur la tombe de son maître, qu’un maître se coucher pour toujours sur la niche vide de son chien.

En cas de danger, la femelle du kangourou met ses petits dans sa poche et se prépare à les défendre jusqu’à la mort. Bien peu nombreuses sont les femmes qui font comme elle.

Quant au pélican, lorsqu’il s’agit d’abnégation, il est insurpassable.

Au risque de se casser le cou, Roméo s’est hissé jusque sur le balcon de Juliette. Mais il arrive chaque année à des chats amoureux, qui veulent refaire le songe d’une nuit d’été, de se promener dans des gouttières peu sûres, situées à vingt-cinq mètres au-dessus du sol.

Et les bons serviteurs n’appartiennent pas tous à la race humaine. Il y a des chiens de garde encore plus hargneux que l’employé le plus hargneux des postes françaises, occupé à protéger le sommeil de l’Administration contre les importuns qui viennent acheter des timbres.

Enfin, Maman Hareng, comme si elle mettait l’intérêt de la race bien au-dessus des aspirations de son faible cœur, continue à procréer de petits harenguets dont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes – elle ne l’ignore pas – seront transformés en « roll-mops ».

Dans le domaine intellectuel, l’homme reprend tous ses avantages. Quoi qu’en ait dit un des plus distingués professeurs de l’Université de Genève, quelques-uns de nos semblables sont bien plus forts en mathématiques que les chevaux. Certains animaux sont des architectes de génie, comme nous. Mais dans l’art de l’ingénieur, je crois que nous battons le record. Les plus remarquables tunnels creusés par les taupes ne peuvent pas être comparés au Saint-Gothard, par exemple. (Ici, j’ouvre une parenthèse pour constater que les plus grands tunnels : celui du Mont-Cenis, le Saint-Gothard et le Simplon, viennent d’Italie d’où nous viennent aussi les meilleurs macaronis, lesquels sont des tunnels pour enfants.)

En matière de musique vocale, l’homme n’est peut-être pas supérieur au rossignol et à l’alouette. Mais le chef d’orchestre constitue une invention exclusivement humaine.

Parlerai-je encore de la tenue et de la bienséance ? En fait de « vilaines manières », je ne sais vraiment pas qui l’emporte. Ce qui est certain – Darwin l’a constaté –, c’est que l’être humain est le seul qui se mette les doigts dans le nez. L’éléphant se met parfois le nez dans les doigts ; mais ce n’est pas la même chose.

Tout cela n’empêche pas, dira-t-on, que l’homme est le maître de la terre : il trait la vache ; il plume la poule ; il attelle le bœuf ; il dompte le lion ; il racle le poisson ; il truffe la dinde ; il écartèle la grenouille ; il gave l’oie ; il avale l’huître ; il écrase la punaise ; il boit l’huile de foie de morue et il enfourche le canasson. C’est vrai ; mais, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à mes lecteurs : l’homme sera peut-être vaincu par la petite bête. Il est déjà très embêté lorsqu’il a des fourmis dans les jambes, la puce à l’oreille ou une araignée au plafond.