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LA POLITESSE DU FONCTIONNAIRE

Il y a quelques semaines, une dame m’a arrêté dans la rue St-François pour me prier de bien vouloir mettre, une fois de plus, ma prose vengeresse au service d’une noble cause. Je lui ai répondu :

– Madame, les nobles causes, c’est ma spécialité. Veuillez préciser.

– Il s’agirait de protester contre l’impolitesse des employés de certaines Administrations.

Cette proposition m’a d’abord laissé hésitant. Personnellement, je n’ai jamais eu à me plaindre de l’impolitesse des fonctionnaires auxquels je m’adresse, dans les bureaux où je m’aventure timidement. Mais, bien vite, je compris que mes propres expériences ne prouvent rien ; car, lorsque j’aborde un être humain, quel qu’il soit, je suis toujours d’une amabilité exquise et désarmante. D’ailleurs, cette aménité ne suffit pas dans tous les cas. Je me rappelai certains dialogues entre l’Employé infaillible et l’Électeur tremblant qui m’avaient inspiré pour ce dernier, mon semblable, une pitié profonde. Le fait est là : des gens très bien élevés sont parfois reçus dans les Bureaux officiels comme de simples mortels dans un consulat. Examinons donc la question avec courage.

Pour commencer, je déclare que dans les disputes qui éclatent entre l’Administration et le Public, les torts sont presque aussi souvent d’un côté que de l’autre. Tous les hommes sont faits de la même pâte et ils sont tous à plaindre. D’ailleurs, n’est-ce pas, quelquefois, le même individu qui, dans tel bureau, représente l’État auguste et, dans tel autre, le peuple souverain ? Car, à certains moments de la vie, un employé n’est plus qu’un simple particulier qui va au Service cantonal du ravitaillement demander un supplément de fromage pour sa femme malade.

Mais, ici, il y a une distinction à faire. L’état d’esprit des individus n’est pas le même des deux côtés de la barricade. D’un côté, il y a un fonctionnaire auréolé de prestige qui parle au nom du Règlement ou de la Loi. De l’autre, il y a un malheureux désarmé, un ignoble égoïste, qui exprime ses désirs mesquins et ses espérances. Ces deux hommes ne parlent pas la même langue. Ils ne se comprennent pas ; et, souvent, en les écoutant, il m’a été impossible de deviner lequel était le plus bête.

Je le répète, les dactylographes, les chefs de bureau, les secrétaires, les comptables, les copistes et les « pisteaux » auxquels j’ai eu affaire ne m’ont jamais parlé sur un ton désagréable. Je n’éprouve donc à leur égard aucun sentiment de rancune. Je voudrais même que ces esclaves du Devoir, qu’on enferme huit heures par jour dans de sales salles qui sentent parfois mauvais, eussent plus souvent le droit d’aller se rouler dans l’herbe avec les grillons et les coccinelles. Mais, c’est égal : quelques-uns d’entre eux ont tort de rabrouer brutalement les malheureux ahuris qui viennent expliquer leur cas.

Oui, très souvent, le citoyen qui se présente à l’un quelconque des guichets de l’Administration, paraît bête au fonctionnaire bien entraîné et plein d’aisance qui vient lui répondre. Ce spécialiste ne comprend pas qu’un être humain puisse trouver compliquées les choses les plus simples du monde. Il lui dira, par exemple, froidement : « Vous ne savez pas lire ? » Or, le client sait très bien lire, écrire et compter. Il est même docteur en philosophie. Mais il n’a pas vu l’écriteau portant ces mots en grosses lettres : « Pour les enfants trouvés, s’adresser au guichet 14. »

Le fonctionnaire oublie qu’il a sur nous, les ahuris, un avantage immense. Depuis dix ans, il emploie deux cents fois par jour les mêmes formules. Le local où il passe ses journées est un petit univers qu’il connaît admirablement. Il sait la place qui convient à chaque chose. C’est toujours ici qu’il remet le registre vert et, là, le registre noir. Les yeux fermés, il serait capable de distinguer cette clef, qui est la clef du coffre-fort, de celle-là, qui est la clef des cabinets. Mais, moi, je viens dans son Bureau pour la première fois ; et je ne suis pas habitué à son jargon. Si je devais expliquer à ce virtuose comment on résout une équation du troisième degré, chose claire s’il en fut, je me dirais au bout d’un quart d’heure : « Il est bouché à l’émeri. » On est toujours l’ahuri de quelqu’un.

Tous les employés d’un Bureau qui est situé sur la place de la Palud se sont esclaffés un jour, comme des épileptiques, sous le nez d’une dame qui venait leur demander ses draps de lit. Or, ces douze draps de lit, volés par un cambrioleur, vendus à un receleur et retrouvés par la police étaient bel et bien dans le Bureau de ces fonctionnaires joyeux. Si les fonctionnaires étaient très intelligents, ils finiraient par ne s’étonner de rien.

Victor Hugo nous a recommandé de ne jamais insulter une femme qui tombe. On voit bien qu’il n’a pas été contrôleur dans un tramway. Mais, n’insistons pas.

Comment conclure ? Je ne demanderai pas aux privilégiés qui vivent douillettement dans l’atmosphère tiède des Bureaux d’écouter toujours avec un sourire d’amour les grognons et les empotés dont une grande partie du public se compose.

Mais qu’ils ne méprisent pas trop visiblement le client troublé qui se trompe de guichet. Aujourd’hui, l’État vend de tout ; et le monsieur timide qui, ayant pénétré dans le cabinet du Juge d’instruction, demande à ce haut personnage un kilo de confitures, n’est pas nécessairement un imbécile : c’est peut-être un homme de génie qu’on a mal renseigné.