UN HOMME MORAL
Mon ami Gaspard commence à m’inquiéter. La pratique de la vertu est sa préoccupation constante ; et il deviendra la proie de « l’idée fixe » si l’on ne parvient pas à l’intéresser un peu aux événements du monde extérieur.
Il est venu me voir ; et, à peine assis, il a déclaré : « Cette grande guerre n’aura rien changé !… »
Je l’ai tout de suite interrompu :
– Permettez ! Cette guerre aura tout de même produit quelques changements en Russie, en Belgique, en Allemagne, et, d’ailleurs, dans tous les pays.
– Je veux dire qu’elle ne produira aucun changement essentiel. Elle ne modifiera pas la conduite des hommes.
Sans doute, le prix des choses aura augmenté. Il y aura partout des impôts nouveaux et des lois nouvelles. Enfin, ici et là, les décors de la scène sur laquelle s’agitent les pantins que nous sommes ont été sensiblement transformés. Mais, quand la paix sera revenue, la saveur de la vie sera la même qu’autrefois.
– Non, Gaspard, ce n’est pas vrai. Si les Allemands avaient été victorieux ; s’ils avaient, par exemple, gardé la Belgique, la vie aurait eu une saveur beaucoup plus amère. L’événement aurait prouvé la toute-puissance des criminels. Or, c’est la Justice qui a triomphé. Et cela est réconfortant.
– Balthasar, vous accordez trop d’importance à ce que disent les journaux. Depuis plus de quatre ans, les journalistes attirent constamment notre attention sur ce qui se passe dans le monde. « Nous sommes, disent-ils, à un tournant de l’Histoire. Les conséquences de cette guerre seront formidables. » Et, avec une humilité excessive, nous avons cru que les petits événements de notre existence quotidienne étaient dépourvus d’intérêt. Or, rien n’est plus important que ce qui se passe dans le cœur de l’homme. Pour les hommes de bonne volonté, il n’y a pas d’Histoire. À toutes les époques, l’être moral a sa propre guerre, toujours la même, et qui recommence chaque jour. Il a à combattre le Mal qui est en lui. Il est plus tourmenté par les petites injustices qu’il commet sans cesse que par les inévitables infamies des Princes.
Voyons, Balthasar : quelle idée mélodramatique vous faites-vous de la Justice ? Depuis quatre ans, des milliers de spectateurs assistent au duel de la Justice et de l’iniquité, comme s’il s’agissait d’une émouvante représentation théâtrale. La Justice n’aura la victoire que le jour où elle régnera dans les cœurs et dirigera la conduite des individus. Après cette guerre, serons-nous plus justes qu’avant ? Toute la question est là.
Il ne faut pas trop s’intéresser à ce que font les grands personnages de l’Histoire. Il y a, dans le Drame humain, des Premiers Rôles qui méritent notre admiration et notre amour. Il y a l’Artiste ; il y a le Poète ; il y a le Penseur. Nous n’avons rien de mieux à faire que de comprendre leurs œuvres et de nous nourrir autant que possible de ce qu’ils nous apportent. Mais, en matière de Justice, nous n’avons pas à nous effacer devant des Compétences, devant des Autorités. Pour pratiquer la vertu, aucune spécialisation n’est nécessaire. Dans ce domaine-là, chacun de nous a sa propre tâche à accomplir.
Dans cette grande guerre, où tant d’hommes sont morts pour la cause du Droit, des millions de non-combattants se sont contentés d’être des spectateurs qui souhaitaient de toute leur âme la victoire du Juste. Est-ce que, pour eux, tout sera fini quand le rideau tombera ? À quoi se réduira leur vie morale quand ils ne pourront plus l’alimenter avec l’héroïsme des autres ?
La guerre n’aura pas résolu le grand problème. Je continuerai à donner à mes enfants de bons conseils et quelques mauvais exemples. Je garderai mes mauvaises habitudes ; et mon égoïsme fera souffrir ceux au milieu desquels je vis. Et pour ne pas compromettre mon repos, je me tairai dans des cas où mon devoir sera de parler. L’Injustice sera peut-être aussi fréquente qu’autrefois.
– Gaspard, quoi que vous disiez, il s’est produit dans le monde, depuis 1914, des événements d’un intérêt immense. Vous accordez une importance exagérée aux pénibles débats que vous avez avec votre conscience… Pour l’humanité…
– S’il ne s’agissait que de moi, interrompit Gaspard, mon exagération serait, en effet, grotesque. Mais il s’agit de l’humanité entière. Si les hommes aimaient vraiment la Justice, ils parleraient tous comme je viens de le faire.
Là-dessus, Gaspard me serra la main et il s’en alla.