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Classiquesen Ligne

ON POURRAIT FORT BIEN
S’EN PASSER

Frédéric avait l’habitude de boire un vermouth avant son souper. Un soir, il se dit : « Si je me refusais cet apéritif, en souffrirais-je ? » Il fit l’expérience et constata qu’il n’en souffrait pas. À partir de ce jour, le vermouth n’occupa plus aucune place dans sa vie.

Le lendemain, Frédéric, étendu sur sa chaise longue, se mit à réfléchir : « Je m’accorde, sûrement, songeait-il, beaucoup de choses dont je pourrais fort bien me passer. » Il venait précisément de lire un article dans lequel l’auteur émettait des idées très justes sur les Allemands, sur la guerre, sur la justice et sur le patriotisme. Or, son journal lui servait ces idées excellentes, deux ou trois fois par semaine, depuis plus de quatre ans. Frédéric prit donc la résolution de vivre désormais sans lire les journaux. On peut, à la rigueur, s’en passer.

Pour cesser de fumer, il dut faire un effort. Mais, au bout de trois jours, il s’était débarrassé de sa mauvaise habitude ; et, en songeant à toutes les victoires que sa volonté remporterait encore, il éprouvait une joie profonde. Parce qu’il avait moins de désirs, il se sentait plus « libre ».

« Est-ce que les gens que je vais voir sont tous mes amis ? Certes pas ! » Ayant dit cela, Frédéric diminua considérablement le nombre de ses visites. Il reconnut aussi que, dans le courant de la journée, nous disons beaucoup de paroles dont nous pourrions très bien nous passer ; il résolut de parler dans les seuls cas où il aurait quelque chose à dire. Le silence dans lequel il s’enferma inquiéta sa fidèle cuisinière, qui osa lui demander : « Est-ce que Monsieur est malade ? » Il répondit : « Non, Mélanie, merci ; je ne me suis jamais senti aussi fort. » D’ailleurs, Mélanie s’en alla bientôt ; car Monsieur avait décidé de supprimer dans son alimentation tout ce dont on peut fort bien se passer.

Lorsqu’il apprit que sa fiancée était revenue d’Angleterre, Frédéric alla la voir, en ayant soin de laisser sur sa table de nuit son faux-col et sa cravate, dont il pouvait très bien se passer. Il expliqua à sa chère Henriette en quoi consisterait leur vie commune, où les choses inutiles ne trouveraient aucune place. La douce Henriette l’écouta en souriant ; et, lorsqu’il partit, elle lui donna sa main à baiser. Puis, tout de suite après son départ, elle lui écrivit ce court billet : « Cher Frédéric, il y a dans vos principes une réelle grandeur. Allez jusqu’au bout de votre idée. D’innombrables expériences prouvent qu’un homme peut fort bien se passer d’épouse. Nous ne nous reverrons plus jamais. Adieu. Votre Henriette déjà consolée. »

Ayant lu ces lignes, Frédéric éternua ; car, à ce moment-là, il n’aurait pas pu s’en passer. Puis il se dit avec orgueil qu’il allait continuer à avancer dans la voie de la logique.

Ses dépenses avaient beaucoup diminué et il avait trop d’argent ; mais il ne donna pas son superflu à ses contemporains, car ceux-ci avaient prouvé qu’ils pouvaient fort bien s’en passer.

Sa sagesse augmentait sans cesse. Il fut abandonné par son dernier ami le jour où il eut l’idée de raccourcir énormément les canons de son pantalon. À force de simplifier sa mise, il finit par attirer l’attention des chiens de son quartier qui se mirent à aboyer sur son passage.

Un grand vide s’était fait en lui, car il était parvenu à débarrasser son esprit de toutes les futilités qui passionnent les hommes. « Il ne faut pas peler l’oignon jusqu’au bout », dit un proverbe scandinave. Frédéric comprit enfin qu’on peut fort bien se passer de la vie ; et il s’en alla.

Il nous laisse l’exemple d’un individu énergique qui sut conformer sa conduite à ses idées ; mais nous aurions fort bien pu nous en passer.

J’aurais aussi très bien pu me passer de vous raconter cette histoire, mais je ne suis pas un type dans le genre de Frédéric.