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Classiquesen Ligne

POINTS DE VUE

Les jugements que les hommes portent sur leurs semblables seront toujours incomplets et contradictoires. La diversité des opinions, dans ce domaine, tient à des causes multiples. Je n’en indiquerai qu’une : ceux qui nous jugent ne sont pas tous placés au même « point de vue » ; ils ne voient pas tous le même aspect de notre personne morale ou physique.

Le coiffeur obligeant qui consent à nous laver périodiquement la tête, nous voit par en haut. Tel penseur au regard intelligent et au sourire spirituel a peut-être un occiput d’imbécile. Car, pour son coiffeur, qui a fait des milliers d’observations sur les cuirs chevelus et sur les boîtes crâniennes, chaque occiput a une physionomie caractéristique. Et ce spécialiste range sans doute dans la catégorie des « sales têtes » celles dont la forme irrégulière rend plus difficiles les « shampooings ».

Pour lui, comme pour les anciens philosophes grecs, la forme sphérique est la forme parfaite.

Le jugement du dentiste est moins superficiel que celui du coiffeur. Son regard est plus pénétrant ; il est, avec le chirurgien, un des rares observateurs qui « voient en nous ». C’est, en quelque sorte, l’écorché humain qu’il a sous les yeux pendant qu’il travaille.

Mon dentiste m’a dit un jour : « On a inventé les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, la lumière électrique et le cinéma ; mais croyez-moi : le “fond” de l’homme ne change pas. » Je l’ai cru. C’est un psychologue auquel rien n’échappe : c’est par le petit bout de la luette qu’il nous regarde.

Signe particulier : le dentiste ne croit pas en l’hypocrisie humaine. Cela se comprend : il n’a jamais vu une de ces bouches qui soufflent tantôt le chaud, tantôt le froid. Il est constamment penché sur une bouche immense qui souffle le chaud.

Les photographes ne sont pas d’accord avec les dentistes. Les bienfaisants professionnels qui s’ingénient à retarder la ruine de nos dents noires, jaunes ou bleues, voient l’homme tel qu’il est. Les photographes le voient tel qu’il voudrait être. En effet, le pitoyable fantoche qui vient s’asseoir devant leur objectif essaie toujours d’avoir un air distingué, une expression intelligente ou une attitude martiale. L’opérateur est quelquefois un humoriste qui dit impérieusement à son patient : « Souriez ! » Puis il appuie sur un bouton. « Un ! deux ! trois ! » Le sourire est capté ! Désormais, le malheureux, dans un cadre, sur un piano, sourira d’une manière permanente et stupide à la femme de chambre qui viendra chaque matin épousseter les meubles du salon.

Cela me fait songer à Chose, le comédien à la mode, pour qui l’humanité est un parterre de boules blanches qui sourient niaisement.

L’homme qui, à la guerre, derrière son guichet, vend du matin au soir des billets de chemin de fer, est surtout frappé par la banalité des paroles humaines. Il a constamment sous son nez des êtres courbés, dont il n’aperçoit que le visage et les mains, et qui, à peu de chose près, lui disent tous la même chose.

Le médecin méritera, un jour, une étude à part. Mieux que personne, celui-là sait à quoi nous tenons réellement.

Il y aura aussi à examiner avec soin le cas du juge d’instruction qui, lorsqu’un prévenu est innocent, trouve que c’est « louche ».

J’ai trouvé dans le calepin d’un pédicure cette formule lapidaire : « Les pieds sont toujours moins élégants que les bottines. » D’ailleurs, cela a été constaté, tous les pédicures sont des pessimistes.

Le caractère très spécial de son horizon interdit sans doute au cul-de-jatte les vastes pensées. Lui aussi est un désabusé. Il sait que l’humanité se compose essentiellement de pieds. Et quand on voit le pied, la jambe se devine, hélas !